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Les frères Leleu – Bourg Arts & Vins – Interview de Thomas Leleu

Les frères Leleu : Bourg Arts & vins 

Concert Château de la citadelle de Bourg-sur-Gironde

Régulièrement, Thomas Leleu défraye la chronique. Les épithètes à son endroit son homériques.  Jugez plutôt : « jeune star mondiale », « génie absolu du tuba », « nouveau prodige français », « meilleurthomas leleu 1 représentant du tuba » , « le mozart du tuba »… Après une formation classique, Thomas Leleu explore tous les univers musicaux : musique du monde, latino, pop… tout en restant très influencé par les maîtres du jazz comme Herbie Hancock, Richard Galliano, Miles Davis, Marcus Miller… Pour la sortie de son nouvel album « Born to groove » et avant le concert au Château de la Citadelle de Bourg-sur Gironde, Thomas Leleu poursuit son odyssée sur l’océan du son et nous parle de sa quête musicale. Plongeons donc, avec masque et tuba, dans son univers.

Interview de Thomas Leleu

Quelles sont vos influences ?

– Thomas Leleu : Je suis musicien classique au départ. C’est ma formation. J’ai toujours été attiré par d’autres musiques, d’autres esthétiques : le Jazz effectivement, la musique afro-cubaine. J’ai beaucoup d’influences. Par exemple,  Steckar Tubapack est un groupe qui a bercé mon enfance et mon adolescence et qui m’a donné envie de faire ce métier. C’est un pionnier. C’est un des premiers à avoir fait du jazz avec le tuba et à montrer une autre facette de l’instrument. Un film aussi : Salsa. C’est l’histoire d’un pianiste classique qui, au milieu de son examen final de conservatoire, se met à jouer latino. Avec ce film, je me suis rendu compte que c’était possible de sortir des catégories et de faire autre chose. J’ai poursuivi mes études au conservatoire mais avec ce désir au fond de moi de montrer une autre facette et de poursuivre le travail qu’avait fait Marc Steckar. 

Un livre préféré ?

Thomas Leleu : Récemment, j’ai adoré Surface d’Olivier Norek, un polar que je recommande. 

D’autres inspirations ?

– Thomas Leleu : Les voyages, les rencontres, découvrir des nouveaux endroits, des cultures. J’adore la cuisine. Il est question de création dans la cuisine ; je ne suis pas chef étoilé mais j’aimerais bien ! C’est le travail d’une vie. J’aime les rencontres et les rapports humains.

Le tuba est un instrument très difficile. Comment faites-vous pour travailler la respiration ?

– Thomas Leleu : On essaye de descendre le diaphragme, d’être détendu et d’avoir une respiration la plus basse possible. C’est-à-dire ne pas utiliser les épaules. C’est toute une technique qui prend de nombreuses années. L’idée reçue qu’il faut avoir des capacités pulmonaires hors du commun… c’est de l’ordre du cliché !

On commence enfin à s’en rendre compte… L’air, le vent, l’oxygène sont très précieux et vont encore plus le devenir. En poétisant, on pourrait dire :

Le vent, c’est de l’argent !

C’est de l’or, mieux de l’air !

C’est le plus exigeant

Des arts élémentaires.

 

Il est à la fois par-

Tout et insaisissable…

Tout en étant nulle part…

Par trop indispensable ?

– Thomas Leleu : Oui, c’est comme la musique : c’est insaisissable ! C’est quelque chose d’abstrait. Et, dans la musique, justement, il est question de silence, de respiration… Miles Davis disait « la musique, c’est le silence qui vient entre les notes ». C’est ce côté insaisissable… ça marche bien !

– Oui, Miles Davis est brillantissime dans le rythme de l’air et des silences. C’est incroyable ! C’est une musique du silence.

– Thomas Leleu : Oui, quand on écoute certains chorus c’est pas forcément très démonstratif. Il ne débitait pas des millions de notes mais il y avait les « bonnes » et ça racontait une histoire. Et c’est ça qui est important. Parfois, quand on est jeune musicien on a vite fait de tomber, et moi aussi je suis tombé dans cet écueil-là, de vouloir jouer des choses très techniques… et aujourd’hui je préfère jouer des choses très lentes, très chantées, de prendre le temps de faire des belles notes. Quand je joue en classique, aujourd’hui, je préfère de loin les mouvements lents où il va y avoir une recherche dans le phrasé, dans le fait de contrôler l’air pour ne pas respirer trop tôt, pour ne pas casser la phrase. Ça, c’est une preuve de maturité ! On est plus dans la musique et dans le phrasé que dans la technique et l’aspect démonstratif de l’instrument.

– Vous dites : “On rêve tous de quelque chose. Il faut toujours s’inventer, se façonner la vie que l’on souhaite et poursuivre sa route la tête dans les étoiles. Le temps passe mais les rêves d’enfant demeurent. Dans le miroir de mon enfance, j’ai promis au môme que j’étais que ces mélodies prendraient vie. Born to Groove… Je dédie cet album à toutes celles et ceux qui n’ont jamais eu peur de rêver.”

C’est tout à fait la quête de Don Quichotte. Vous vous retrouvez dans ce personnage ?

– Thomas Leleu : Bien sûr. C’est une façon d’expliquer qu’on est en recherche perpétuelle. On se fixe des objectifs et on met tout en œuvre pour les atteindre. C’est très pragmatique. Mais, quelque part, on essaye toute notre vie, en tout cas c’est ma vision des choses, on se doit de rester fidèle à l’enfant qu’on était. Et à cette envie d’atteindre comme dans l’homme de la Mancha de Jacques Brel, cette « inaccessible étoile ». C’est ce qui nous tient en vie je pense. Pour se lever le matin,  suivre son rêve. Quand on arrive véritablement à s’affranchir du regard des autres on arrive à être libre et à suivre sa route. Quoi qu’il arrive on avance pour soi. Quand on est en phase avec soi-même tout devient plus simple et avec les autres aussi. Oui, c’est ce que j’ai voulu dire dans cet épilogue à la fin de l’album. Et, il y a aussi des rencontres qui sont importantes… Par exemple, rencontrer Laurent Elbaz qui a arrangé tout l’album et qui a composé LeleuLand. C’est comme dans un roman, il y a des êtres que vous rencontrez sur la route et qui viennent vous épauler, vous guider. Sinon, si on chante dans sa salle de bain, on ne va pas très loin !





– D’ailleurs, on vous avait découragé de jouer du tuba car c’est un instrument trop difficile à faire swinguer.

– Thomas Leleu : Je ne suis pas jazzman même si je m’entoure de musiciens de jazz. Mais, je sors de ma zone de confort. Je reste toujours en apprentissage pour apprendre toujours de l’Autre. Ce qui m’a plu dans ce projet c’est la rencontre de deux univers : eux du jazz et moi du classique. On fait le lien entre les deux parce qu’il (Laurent Elbaz) vient du classique aussi et il est jazzman mais ce qui reste au milieu de tout ça c’est le langage de la musique. Peu importe le style. Ce qui a un intérêt, c’est de construire quelque chose de commun et d’unique.

– Oui, on sent une authenticité et une générosité chez vous. Vous faites tout sur scène : vous jouez, vous dansez,  vous chantez… !

– Thomas Leleu : J’aime l’idée de ne me fixer aucune limite. Je ne suis pas chanteur, je ne suis pas danseur mais qu’est-ce qui m’empêche de le faire. Est-ce qu’il y a une loi qui régit tout ça ? Non. Il faut faire les choses avec son cœur. Bien les faire, tout mettre en œuvre pour donner le maximum. Après, oui, parfois on subit des échecs mais c’est ce qui nous fait avancer. C’est pour ça que c’est important d’être bien entouré. Ça m’est arrivé de travailler avec des musiciens qui me disaient : « tout est question de proportion, tu comprends… j’ai une image… je ne peux pas faire ça… ». Ils avaient presque honte de jouer avec un tuba parce que ce n’est pas assez sexy ou prestigieux… je suis ravi de ne pas les avoir écoutés ! C’est cette idée de quête justement : écouter sa propre voix.

– C’est une belle définition du musicien, de l’artiste ! D’ailleurs, qu’est-ce que vous pensez de cette album étonnant et novateur pour l’époque de John Coltrane avec Ray Draper ?

– Thomas Leleu :  Oui, c’est une autre image du tuba. Ce tubiste a juste un groove incroyable. Le Jazz, c’est pour moi un langage à part entière. J’apprends tous les jours.ColtraneDraper

– Qu’est-ce qui vous attire dans le Jazz ? 

C’est cette envolée… 

Ascension insensée ?

En pleine voie lactée 

On s’en va rêvasser ?

– Thomas Leleu : Oui, pour moi, c’est un terrain de jeu. Je pense que le Jazz, c’est la liberté. Mais les choses sont quand même assez cadrées. Il y a aussi cette rigueur qu’on retrouve en musique classique. C’est juste un langage différent avec des traditions différentes. C’est une façon de découvrir autre chose pour moi.

Quels sont vos jazzmen préférés ?

– Thomas Leleu : Herbie Hancock, Miles Davis, Marcus Miller… En français, j’aime beaucoup Michel Legrand. Michel Legrand, à mon sens, a apporté énormément ;  Richard Galliano m’inspire énormément. Jaco Pastorius aussi avec Donna Lee… voilà ce sont des choses qui me parlent. Lester Bowie, et beaucoup d’autres. Quand j’étais au conservatoire de Paris, je prenais des cours avec Glenn Ferris, tromboniste. Très inspirant. Un trompettiste français que j’aime beaucoup en jazz c’est Claude Egea (trompettiste de Michel Legrand) qui a été aussi un peu comme un déclic quand j’allais, adolescent, le voir en concert.  

Mais, je ne suis pas un puriste du jazz ; j’aime toutes les musiques : sur l’album « Born to groove » il y a des ballades jazz  mais aussi de l’électro, de la bossa, de la musique africaine,  de la musique arménienne, du rock, de la pop… Parfois, je suis plus inspiré par la pop que par le jazz.

Je pars du classique et je crée des ponts vers toutes ces musiques car j’aime les jouer.

– Avant la crise Covid, l’art était le symbole, le vecteur d’un monde meilleur. Aujourd’hui, on aimerait juste revenir au monde d’avant et jouer en public. Pensez-vous que les exigences sont revues à la baisse ?

– Thomas Leleu : L’art, la culture, c’est une expression de l’humanité. Les gens viennent aussi aux concerts pour se divertir. C’est un mélange d’art, de divertissement et de création. Le monde d’après ne sera pas si différent du monde d’avant. Qu’est-ce qui changera ? Il va y avoir des concerts, il y aura des jauges réduites mais après ça repartira comme avant. L’économie, l’industrie de la musique ne va pas changer parce que pendant un an et demi on a porté des masques et on a été confinés. Au contraire, ça sera encore plus dur qu’avant. On aura des festivals qui disparaîtront par faute de financements. Donc, ce sera un milieu encore plus difficile. Mais le public aura la même exigence et les programmateurs aussi. Mon métier, c’est de l’art mais c’est aussi du divertissement. Les gens viennent pour passer une soirée, pour penser à autre chose, pour s’amuser, pour oublier aussi un peu leurs problèmes. Il ne faut pas oublier cette dimension. Le divertissement, ce n’est pas forcément négatif. C’est une part de notre métier.

– Vous collaborez avec le conservatoire, votre frère y est enseignant aussi : votre travail est très cohérent… il faut continuer à développer l’éducation à la musique ? La place de la musique dans les écoles est elle assez développée ?

– Thomas Leleu : Je sais qu’il y a beaucoup de gens qui se battent pour la développer davantage. Moi, j’ai toujours pris le parti de développer un concert avec une activité pédagogique. La transmission pour moi c’est quelque chose d’assez important. Après, que l’éducation musicale ne soit pas représentée à la hauteur qu’elle mériterait… malheureusement la décision ne m’incombe pas. C’est pas moi qui vais changer les choses… Si je dois vous donner mon avis, l’éducation musicale que j’ai reçue en dehors du conservatoire est quasiment inexistante. C’est pas l’école (qu’elle soit privée ou publique d’ailleurs) qui donne des bases de musique. C’est pas en achetant une flûte en bois ou en plastique à dix euros qu’on donne la valeur d’un instrument de musique ou qu’on inculque la valeur de la musique justement. La musique, c’est comme l’héritage d’une culture ou d’une histoire. C’est pour ça qu’il y a des projets, et heureusement qu’ils existent, comme « Démos », « les orchestres à l’école », « El Sistema »… La musique elle peut aussi, quelque part, sauver des vies et inspirer des jeunes. Leur donner un chemin qu’ils ignoraient auparavant et faire naître des vocations. Tant qu’il n’y aura pas une véritable politique durable et qu’on inscrira pas la musique dans l’éducation nationale comme quelque chose d’essentiel en dehors de l’heure hebdomadaire, je ne suis pas sûr que ça puisse aller vraiment très loin. 

– On vient de le vivre et on vit une période difficile pour la culture… Une société sans art, sans culture c’est concevable pour vous ?

Thomas Leleu 2 Thomas Leleu : Non, l’art, la culture c’est essentiel. Qu’est-ce qu’on fait quand on est enfermé chez soi ? On lit des livres, on regarde des vidéos, on écoute de la musique… c’est bien la preuve que c’est essentiel malgré ce que l’on a pu entendre pendant des mois.

– Dans les concerts, il y a des atomes qui s’échangent avec le public. Le Live, c’est irremplaçable aussi ? 

– Thomas Leleu :  Le Live, c’est le prolongement d’un disque. Le disque est gravé dans le marbre. C’est une photographie d’un instant t. Le Live… ça vit ! Comme son nom l’indique. Ca permet de partager quelque chose et d’instaurer une communion avec le public. La musique, elle n’est pas faite pour être enfermée dans une boîte. Elle est faite pour être partagée en Live, avec ses réussites et ses ratés. Le Live, c’est extrêmement important.

– Qui compose votre groupe ? 

– Thomas Leleu :  Le groupe vient de la rencontre avec Laurent Elbaz, pianiste arrangeur. Il m’a proposé des musiciens avec lesquels il avait travaillé et, depuis 6 ans, on ne s’est jamais vraiment quittés. Au départ, c’était un projet qui s’appelle Tuba’s Trip qui était un spectacle autour des musiques du monde, des musiques actuelles et essentiellement composé de reprises. Spectacle en partenariat avec l’opéra de Marseille et mis en scène par Claude Tissier qui vient du théâtre. J’ai souhaité continuer l’aventure en apportant ma propre sonorité et des musiques originales. Dans l’album « Born to groove », j’ai écrit 12 titres, Laurent Elbaz en a écrit un, Sam Favreau, à la basse, en a écrit un aussi, Lamine Diagne, multi-instrumentiste, en a écrit un, et co-signé un autre et il y a Jérôme Buigues à la guitare et Philippe Jardin à la batterie. 

Concerts : 11 juin à  Bourg-sur-Gironde. 25 juin à Arcachon. 8 juillet à Pauillac. 12 juillet en Italie… Marcus Miller + Spécial Guest Thomas Leleu à Jazz  à  Vienne (reporté Juillet 2022).

                                                                                                                                  Franck Hercent

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