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CIGARETTES AFTER SEX – PHOTOS ET REPORT @ DENIS DAROTCHETCHE & @LAURINE RIBEIRO

Reportage photos de Denis Darotchetche du concert de Cigarettes After Sexe à Bordeaux en mai 2019.

 

Report du concert par Laurine Ribeiro

Éteignez les lumières, allumez les bougies et faites fumer encens, “vaporettes” ou cigarettes. Vous êtes maintenant dans les conditions optimales d’écoute d’un titre de Cigarettes After Sex. Choisir le morceau ne devrait pas prendre trop de temps, le groupe de dream pop texan n’est pas un grand producteur. La qualité à la quantité, pourrait-on dire. Greg Gonzalez, fondateur du groupe, et plutôt perfectionniste, a écrit des centaines de chansons pour n’en garder que quelques unes. Depuis sa création en 2008, le groupe a sorti plusieurs de ses titres sur YouTube, et un EP, et a alors connu un engouement impressionnant : 89 millions de vues par exemple pour Nothing’s Gonna Hurt You Baby. Rendue difficile par la pression d’un tel succès, la sortie de leur premier album, Cigarettes After Sex, se fait enfin en 2017, 9 ans après la création du groupe.
Après les présentations formelles, commençons le flirt. Pour ne pas en dire trop, le qualificatif de genre dream pop est un bon indicateur. On veut nous faire planer avec une musique lente et vibrante. La profondeur et la réverbération du son final sont principales dans l’idée de Greg Gonzalez. La légende raconte qu’il trouva l’acoustique parfaite dans des escaliers, et y enregistra tous ses titres depuis. On dit aussi que sa voix n’a pas de genre, qu’elle flotte au milieu des notes dans une harmonie totale. Elle raconte toujours la même chose, l’amour, sous ses formes les plus variées, l’érotisme, le romantisme et leur suite colorée. Ce sont des chansons à la deuxième personne du singulier, dont beaucoup ont pour sujet Kristen. Elle est l’ancien amour de Greg, tous deux vécurent une relation à distance, il y a bien longtemps. À présent, représentez vous l’alliage de ces paroles, de cette voix et d’une musique planante. Vous aurez une idée de ce qu’est Cigarettes After Sex.
On se lance. Malgré l’annonce tardive de la venue du groupe, nombreux sont ceux à s’être pressés au Rocher de Palmer. Ils ont pour la plupart les mêmes mots à la bouche. « Voir ce que ça donne en live ». Certains ont peur. Il est vrai que les titres du groupe, une vingtaine, se ressemblent globalement dans leur langueur. On pourrait s’attendre à un concert plat et répétitif.
En guise de préliminaires, le groupe local Yyelow, avec deux Y, effleure la salle du bout des doigts le temps de quelques chansons pop-rock mélancoliques. Les sons sont un peu embrouillés et maladroits. L’ensemble gagnerait à sortir au moins un instrument au-dessus des autres pour nous donner un élément auquel se raccrocher. Le groupe pose le thème de la soirée. L’ambiance lumineuse est principalement rouge. Rouge, la couleur de l’amour, la couleur d’un rouge à lèvres sur une bouche sensuelle. On notera le maquillage, des touche vives apposées sous les yeux. Comme d’immenses cernes colorées qui descendent des cils aux pommettes. Les marques de la fatigue enivrante qui terminera probablement la soirée comme l’amour.
Après eux, la scène est désencombrée, épurée. Le micro est placé au centre, à l’avant. La batterie, la basse et le clavier sont un peu plus excentrés et placés à peu près en demi-cercle. Entre eux, il n’y a rien qui traîne, de l’espace vide. On s’imagine déjà les musiciens comme plusieurs îlots isolés que les notes relient.
Quatre silhouettes vêtues de noir s’avancent sur scène sur fond musical. Une fois les instruments bien en main, les choses sérieuses peuvent commencer. Les premières notes du single Crush serpentent. Un crush, c’est un peu une graine de sentiments. Cette personne inconnue pour laquelle on craque. Un début d’amour pour un début de concert. Dans la salle, les corps se mettent en mouvement. Ils impriment la danse langoureuse qui sera la leur pour toute la durée de la soirée. Les morceaux s’enchaînent lentement. Oui, certes, certains se ressemblent, on y trouve un effet de continuité, l’amour n’a pas vraiment de pause, il fait des vagues. On peut presque ressentir une sorte de trouble temporel attirant ou quelques déjà-vu. On ne sait plus où on en est, est-ce le troisième, le cinquième morceau ? Depuis combien de temps sommes-nous là ?

La mise en scène aussi nous offre une forme de constance dans les jeux de lumière. Ceux-ci restent à quelques choses près les mêmes. Du jaune pâle, du blanc, viennent percer la nuit. Greg Gonzalez est vaporeusement éclairé par un de ces faisceaux. Ses musiciens, à l’arrière, sont entre l’ombre et la lumière, mi-éclairés, mi-cachés. Vous remarquerez que les photos sont toutes en noir en blanc, c’est une demande du groupe. Ils aiment préserver leur univers en toutes circonstances. La touche majeure de celui-ci est évidemment la fumée, celle de la cigarette, Cigarettes After Sex. L’objet étant interdit dans les salles, il faudra recréer une atmosphère brumeuse. On se retrouve rapidement dans un brouillard mouvant. La fumée est partout et glisse sur scène, tout est trouble, indistinct.
La musique est elle aussi une brume envoûtante. Elle est planante, volatile, profonde. Mais on ne sombre pas. On s’accroche à la clarté de la basse de Randy Miller. Elle est le lien entre les éléments. Elle donne de la consistance à quelque chose de fluide. Cette musique est langoureuse, lascive, elle se tord dans des poses sensuelles. On ne peut qu’être réceptif à cet appel. Je ne mentirai pas en rapportant qu’à côté de moi, un couple de jeunes gens ne put retenir de lents mouvements explicites durant les 1h30 que dura le concert.
Les morceaux s’adressent tous à ce You. On ne sait pas si on doit se sentir inclus et en relation avec le chanteur, ou exclus d’une bulle dans laquelle il serait en intimité avec l’être aimé. En tout cas, tout est permis pour que chacun puisse s’identifier à l’une ou l’autre des paroles. Il est rare de ne pas avoir connu l’amour et vécu un des sentiments dépeints. Pour ne pas s’isoler du public, Greg profite de quelques instants entre les morceaux pour nous remercier et nous communiquer son amour. « Love you so much ».
La dernière chanson se nomme Apocalypse. C’est l’apothéose, c’est la combustion finale des corps. Quand il ne reste plus que des cendres et des coquilles vides fatiguées.
Cigarettes After Sex, c’est comme son nom l’indique. Ce moment où les chairs sont épuisées mais détendues. Lorsque la sensualité subsiste comme un délicieux écho, la fumée qui s’échappe des lèvres entrouvertes. La cigarette, c’est le plaisir nocif. Elle nous tue à petits feux, on se fait du mal pour se faire du bien. La cigarette, c’est l’amour. Vous ne trouverez pas ici d’amour gai, d’amour printanier, qui siffle et jouit sous le soleil. On est face à un amour pluvieux, une passion corrosive, cachée derrière une fumée enveloppante.
On a trouvé ce qu’on était venus chercher, une ambiance langoureuse, quelque chose de sensuel et tellurique. Ce soir-là, on a senti l’amour onduler dans nos entrailles, et on en redemande.

Laurine Ribeiro

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