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JAZZ IN MARCIAC 2019 #Live Report @ Franck Hercent

Phrazz In Marciac

« Toutes les musiques sont du Jazz » disait Louis Armstrong. En effet, le JAZZ n’est pas une musique, comme on l’entend trop souvent, uniquement pour spécialistes avertis, pour intellos mondains ou encore moins pour une certaine élite raffinée réactionnaire. On pourrait même dire que c’est tout le contraire ! Enracinée dans la tradition populaire comme dans l’héritage anthropologique, la musique jazz a toujours su garder en elle la quintessence de son identité. Sans jamais renoncer pour autant à sa richesse harmonique, à sa complexité stylistique, à sa capacité de se réinventer continuellement pour laisser éclore le foisonnement de son phrasé 

 Car le jazz est avant tout un langage -une écriture. Dès son origine, il a servi à communiquer, à s’exprimer et donc à créer des messages et une imagerie. Il a d’abord servi aux esclaves à se faire entendre, en langage codé, sans pouvoir être compris par les maîtres blancs.  Il a toujours voulu dépassé la contrainte et l’asservissement au silence. Il a ensuite, par sa sensibilité,  l’énergie de son rythme et la puissance de ses images transcendé l’oppression sociale et la technologie qui l’aliénait. Et toujours le jazz a conservé sa charge expressive à l’adresse de la vie. De la fraternité et de la liberté. La culture et l’histoire américaine est le reflet de cette diversité poétique. Et c’est peut être en cela qu’il est difficile à comprendre : le jazz n’est pas que de la musique. Parfois, il brouille les piste ; il est difficile à suivre pour le profane. S’inspirant tantôt du chant tribal ou de la sonate mozartienne ; de l’hymne national ou de l’archaïsme régional. Usant de citations ou même de réappropriation. Des onomatopées comme d’une syntaxe foisonnante excédant les domaines du possible. Dans cette dialectique, l’esclave a souvent surpassé le maître figé dans son carcan dogmatique. Et toujours avec cette intention d’offrir de l’inouï au milieu de l’ennui.

Cette édition de Jazz In Marciac refléta cette palette chamarrée. En premier lieu avec la venue de Sting dans le cadre des « grands événements » marciacais. Après s’être abreuvé de tous les styles (du punk rock à la new wave reggae, du classique à la pop lettrée), Gordon Matthew Thomas Sumner alias Sting est un auteur, un vrai. Qui sait s’entourer des meilleurs jazzmen pour ses albums. Et c’est naturellement à la force de la plume que cet ancien professeur, fils de la coiffeuse Audrey et du laitier Ernest a conquis le monde. Le point levé contre l’hystérie de la guerre froide (Russians) ou la dictature argentine (They dance alone) ou s’engageant encore pour l’écologie. Des mots et des concepts idéologiques dont on note étonnamment la résurgence dans les presses de nos démocraties éclairées pour commenter l’actualité… Sting, c’est aussi une subtile alchimie entre les vers et la mélodie qui explique la création de chansons d’envergure parmi les meilleures du répertoire. Après avoir croisé Miles Davis, Eric Clapton, Mark Knopfler, Bruce Springteen, Luciano Pavarotti, Phil Collins, Herbie Hancock, Manu Katché, Mino Cinélu, Brandford Marsalis… chaque respiration qu’il fait (every breath he takes…) est dédiée à la musique. Il aurait pu se contenter d’un énième best of et pantoufler dans son succès… Mais il sait que seules les textes restent à la fin et montrent toute leur contemporanéité.  Inépuisable chercheur d’art, l’auteur de l’album « My songs » déclare : « Les chansons changent tous les soirs quand je les chante et j’entends toujours quelque chose que je n’avais pas vraiment découvert jusque-là ». Inutile de faire de prosaïques exégèses superfétatoires. Rien ne vaut de lire et d’écouter les paroles originelles… Au commencement était le verbe. If you love somebody set them free. 

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Inutile de présenter non plus le légendaire parrain du festival, Wynton Marsalis. Comme à l’accoutumée, c’est avec la plus grande fluidité qu’il livra ses prestations. Très techniques et luxuriantes. On ne peut qu’être frappé par l’humilité de ses interventions « parlées » comparativement à l’ampleur de sa production. Prodige des années 80, jouant avec les pères fondateurs, il exerce ses talents tous azimuts : oratorio, musique pour ballets, musique symphonique et jazz, bien sûr. D’une connaissance encyclopédique, il ne cesse de privilégier la transmission afin de rendre au jazz sa place prépondérante dans la culture américaine. Ceux qui fréquentent Marciac depuis longtemps ont appris le jazz avec lui. Homme océan, Marsalis souffle le son séraphique du Sud salvateur. L’incontournable Dictionnaire du Jazz de Philippe Carles, André Clergeat et Jean-Louis Comolli conclut ainsi après avoir inventorié la diversité de sa palette que l’on reconnaît d’emblée à sa sonorité timbrée, à son articulation exceptionnelle et à ses travelling méthodiques dans toutes les directions de la musique afro-américaine des Etats-Unis. « Soit une manière de réappropriation, ou d’anamnèse, à propos de cette « seule langue » : la musique ».

Roland Barthes, dans le degré zéro de l’écriture, le dit autrement mais tout aussi magnifiquement. Parlant de la musicalité du langage, il montre en quoi la poésie est le fruit d’un art par rapport à la prose, qui est toujours un langage minimal, économique. Si on appelle a, b, et c les attributs particuliers du langage tel que le mètre, la rime ou le rituel des images (métaphores par exemple) on obtient l’équation suivante de Mr Jourdain : 

                                                            Poésie = Prose + a + b + c

                                                            Prose = Poésie-a-b-c

La poésie est toujours différente de la prose. Mais cette différence n’est pas d’essence mais de quantité. La Poésie est plus que la Prose. Elle la contient mais la dépasse en jouant et en se jouant du langage. Le verbe poétique est un métalangage. Le Mot poétique est un dévoilement de vérité ; il brille d’une liberté infinie et s’apprête à rayonner vers mille rapports incertains et possibles. « Les rapports fixes abolis, le mot n’a plus qu’un projet vertical, il est comme un bloc, un pilier qui plonge dans un total de sens, de réflexes et de rémanences : il est un signe debout » nous dit encore Roland Barthes. On pourrait prendre une autre image rhétorique : le chiasme (peut-être plus subtil que l’oxymore (2 mots opposés) car il requiert une construction stylistique). De deux concepts contraires, croisés ou antithétiques mais juxtaposés naît une troisième image invisible -tierce-  mais plus puissante encore. Depuis les premières traces de l’écriture humaine, l’écriture poétique procède de ce discours intime et transcendant… On pense également sans difficulté à un Lacan qui identifiait la poésie au lieu de l’Autre : le « trésor des signifiants ». Jacques Lacan et son fameux nœud papillon qui allait au Club Saint-Germain écouter, et on l’imagine sans peine, analyser les circonlocutions spiroïdales du langage de Max Roach, Miles Davis, Clifford Brown et du Modern Jazz Quartet. L’objet a n’est-il pas d’ailleurs la voyelle centrale du mot J a Z Z…?

En chanson française, le meilleur phrasé de cette édition fut pour moi chez Thomas Dutronc. Syntaxe, rythme et sémantique parfaitement maîtrisés. Tel un manuel de savoir vivre à l’usage des passionnés de Django. Qui excelle aussi d’ordinaire dans les réarrangements de Louis Aragon, d’Henri Salvador ou de Georges Brassens… Chez Cécile Mc Lorin Salvant également (lire « Un souffle sur Cécile »), le griot global Eric Bibb (lire « Yana, elle l’a ! ») ou bien sûr chez le brésilien Gilberto Gil, ancien ministre de la culture et chantre de la liberté, Jamie Cullum et Berth Hart coté rock (est-ce un signe avant swingueur de la venue de Joe Bonamassa sur la scène marciacaise ?) ; chez Grégory Porter et George Benson (qui à 76 ans fut fulgurant d’énergie… Magique ! Irremplaçable, unforgettable… pour citer le titre de l’un de ses albums… We love you George !). A noter également, la plume engagée et créolisante de Delgres. L’existence précède le swing !

Côté transmission, les élèves n’ont pas manqué de créer la surprise. D’abord, avec Wynton Marsalis  et Carlos Henriquez (contrebasse) présentant les Young stars of jazz : Alexa Tarantino (saxophone), Camille Thurman (saxophone, voix), Sam Chess (trombone), Isaiah Thompson (piano), Julian Lee (saxophone), TJ Redick (batterie) et Marcos Lopez (percussion). Puis avec Gilberto Gil qui vint en famille ou avec le  concert quantitativement énorme de Roberto Fonseca et des élèves du conservatoire de la Région Occitanie dirigés par Jean-Pierre Peyrebelle. Chaque année également, les élèves du collège de Marciac montrent leurs prouesses jazzistiques sur la scène de la place de l’Hôtel de ville, à la péniche du lac ou ailleurs.

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Côté transmission, une mention spéciale au projet « Lire en jazz » sous la houlette d’Alex Dutilh présenté tous les soirs pendant l’entracte des concerts du chapiteau et retransmis sur France Musique. Des bornes d’écoute étaient également disponibles à la médiathèque de Marciac et à l’Astrada pour écouter de la littérature jazz interprétée par des artistes de renom sur les musiques de standards du jazz : Jean-Michel Martial (Tarantino, Raoul Peck, South Park, entre autres…), François Morel (que l’on ne présente plus…), Michel Cardoze (la voix de Jazz In Marciac), Claude Carrière (président d’honneur de l’Académie du jazz et président de la maison du Duke),  Mariane Denicourt (actrice, réalisatrice et scénariste), Caroline Loeb (auteure, comédienne, chanteuse : c’est le So What qu’elle préfère !), Rosemonde Cathala (auteure, metteuse en scène, comédienne) et Capitaine Alexandre (auteur, comédien) qui interprétèrent en duo un extrait de Don Quishepp mais aussi Boris Vian, Jack Kérouac, Jacques Aboucaya, Geoff Dyer, Alain Gerber, Christian Gailly, Tanguy Viel, Danièle Robert… Mention spéciale également à Fanny Pagès, directrice de l’Astrada, qui a été récompensée cette année de la Victoire du jazz de Programmatrice de l’année. Cette Victoire salue une ligne artistique engagée et les projets portés en milieu rural qui, à l’image du jazz actuel, brave les frontières et les styles.

La sensation est également venue des valeurs sûres, récompensant une oeuvre, une vie dédiée à la création. On pense évidemment à Ahmad Jamal, à sa carrière foisonnante et à cette approche si particulière du rythme alliant un toucher cristallin et un véritable éloge du silence : « J’étais un ange parmi les diables […], les boppers faisaient exploser les notes. Moi, je les laissais résonner jusqu’au bout de leur vie » déclarait le pianiste en pleine période Bop. A mon avis, le meilleur jeux de mots, qui comme tout bon « Witz » nous éclaire, on le trouve sous la plume d’Alex Dutilh dans l’article du magazine Jazz In Marciac de cette édition qu’il consacra au pianiste américain. Pour lui, c’est AHMAD DEUS. D’un trait -tout est dit- concernant celui qui considère le « jazz, comme la musique classique américaine. » On le pense pianiste, il est chef d’orchestre, compositeur, arrangeur, scénariste, metteur en scène et architecte d’espace où le suspense est le maître mot analyse Alex Dutilh. “Scénariste” le qualifie bien aussi quand on sait que ce sont ses thèmes que l’on écoute dans l’excellent sur la route de Madison de Clint Eastwood. La vie est un song…

Magique aussi fut la prestation extrasensorielle de Chucho Valdes de part son déploiement stylistique et rhétorique si particulier. Quasi chamanique. En plus des percussions caribéennes et de la violoniste et chanteuse Yilian Canizares le grand artiste cubain multiprimé (récipiendaire par 2 fois d’un titre de docteur honoris causa et que l’on surnomme aussi le « Mozart cubain ») avait invité le grand altiste américain Kenny Garrett. Ce projet jazz Bata, synthèse entre la musique africaine et cubaine, s’appuie sur des rythmes proches de la transe pour la Santeria à Cuba ou les Yoruba au Nigeria adressés à tous les Orishas. Comme quoi le jazz peut aussi « désenvoûter » les auditeurs… C’était ici au figuré comme au sens propre car un des musiciens est descendu dans le public pratiquer des gestes sacrés.  Sens sans conscience n’est que swing de l’âme… Il y aurait, bien entendu, beaucoup d’autres prestations à relayer : celle de Baptiste Herbin, des Rosembergs, d’Olivier Témine qui a ouvert le festival Bis avec un hommage à John Coltrane…

JIM. Trois initiales pour un acronyme qui signent une certaine définition du jazz d’une authenticité certaine. L’historique de la programmation en atteste.  JIM c’est aussi, en creux, une allusion aux origines du jazz, un message de liberté et une ode au langage pour s’affranchir des lois iniques  (on pense évidemment, par exemple, aux lois Jim Crow…). Jean-Louis Guilhaumon, président du festival et directeur artistique, montra encore dans cette édition combien le JAZZ est un vecteur de création et l’importance qu’il accordait à la transmission de celui-ci. 

Amis du Swing, du South, du Son et du Soleil

Du Magret, du Madiran et de l’Armagnac

Des tournesols et des mélodies nonpareilles

Well ! Une seule adresse : welcome to Marciac !

Le jazz illustre à merveille cette philosophie spinoziste à ceci près que le jazz a toujours combattu objectivement la servitude comme s’il s’agissait de son salut. C’est une méthode, une réflexion pour accéder à l’idée vraie, partir en quête de celle-ci et persévérer dans son être. Au terme de son cheminement, ayant passé par tous les genres de connaissance, le jazzman arrive à l’harmonie sublime-mélodie adéquate-image de ses affects, mélange d’intuition et de science consommée. La béatitude est l’état suprême de joie recherchée par le jazzman. Mais tandis que la joie est le passage à une perfection supérieure, la béatitude est « possession de la perfection elle-même”. Le jazz est avant tout cet état, tous ces états (cf. l’indispensable livre de Franck Bergerot “Le jazz dans tous ses états”). Cette perfection est en même temps liberté, éternité et salut. Elle n’est pas un idéal inaccessible mais elle est rare. Elle est au fond de la connaissance et dans la réalité  même -dans la matérialité naturelle des notes. La béatitude est une note suprême ! Spinoza, sûr de lui, recommanda d’ailleurs que l’on publiât “l’Ethique” sans nom d’auteur car la vérité n’appartient à personne. Mettre son nom sur un livre, disait-il, n’est pas digne d’un philosophe…      

Espérons que l’édition 2020 aura bien lieu car elle promet d’être savoureuse : Marcus Miller (lire “Marcus Miller = Mc2”), Hiromi (lire “Hiromiraculeuse”), Herbie Hancock, Michel CamiloLenny Kravitz, Nile Rodgers & Chic... En ces temps troublés, on réalise combien la culture est un bien de première nécessité et que l’on imagine mal un monde sans musique, sans Lives, sans concerts, sans festivals… Qui voudrait d’un monde sans rime ni raison ?

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Franck Hercent

Retrouvez les livres de Franck Hercent « oflo » aux éditions Edilivre et sur franckoflo.com

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