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FESTIVAL JAZZ IN MARCIAC 2018 #LIVE REPORT @ FRANCK HERCENT

Reports Concerts Webzine - Musiques en Live , ,

Vous pouvez également retrouver la galerie photos de Fatiha Berrak en cliquant ici.

I have a rime…

Jazz In Marciac ! On le chante sur tous les toits : ce village de quelques centaines d’irréductibles gersois est devenu au fil des ans la capitale du jazz qui donne le la tous les ans en France et à l’International. Toutes les musiques sont représentées : New-Orléans, Bop, Swing, Cool, Blues, Fusion, Mainstream, Soul, Jazz vocal, Funk, Latin, Hip hop, Scat, jazz Manouche, Balade, Acid jazz, Flamenco, Classique, Free…

Toutes ces musiques qui, à partir de leur dénominateur commun, le Swing, continuent d’accueillir, pour reprendre l’édito du programme de cette année, « dans leur quête de liberté musicale, tous ceux pour qui l’expression individuelle par l’improvisation prime sur les codes endogènes ».

Cette philosophie de programmation, son ouverture, son éclectisme, est insufflée par son président JL Guilhaumon dont la qualité des éditions successives et l’engagement, tant éducatif que politique, économique comme citoyen, est tout aussi largement reconnu. Il y a du Malraux chez lui, dans sa volonté de transmettre la culture à tous, de constituer un catalogue de toutes les musiques – un musée imaginaire en quelque sorte – du moins, de confronter le public à la musique (mais aussi à la peinture, au cinéma, à la littérature) comme une prise de conscience de tous les possibles de l’art. Faire un inventaire patrimoniale de tout ce qui existe (l’homme) contre, ou plutôt, rempart contre ce qui n’existe pas (dogmes, fictions, etc, etc…).

Alors que l’on annonça à maintes reprises la mort du jazz notamment avec la disparition de Miles Davis et de John Coltrane, il faut se demander non pas (inepte question) où en est le jazz aujourd’hui mais bien plutôt que serait le jazz sans Jazz In Marciac, synonyme aujourd’hui de phénomène de société ? Quel sociologue en fera l’étude diachronique ? Que serait cet art musical, considéré comme l’apport culturel majeur, tant esthétique que civique, du 20°s sans les poumons marciacais qui diffusent un air pur dans l’atmosphère frelatée du spectacle où règne le plus souvent le divertissement lénifiant et le cabotinage rentable.

Il faut penser Jazz In Marciac comme l’ont pensé René Char (le poète préféré de Didier Lockwood), Christian Zervos et Jean Vilar lorsqu’ils créèrent le festival d’Avignon ou comme Jean Zay lorsqu’il créa le festival de Cannes afin que tous les dogmes se fracassent sur le roc de la culture. Une chanson, une pièce de théâtre, un film ne sont-ils pas les symboles vivants de la démocratie ?

Cette année, ce fut 70 concerts programmés au chapiteau et à l’Astrada sans compter les concerts du festival Bis sur la place de l’hôtel de ville, à la péniche du lac et dans tous les lieux qui accueillirent les groupes (le J’Go, les Coulisses, la petite Auberge, l’Atelier, l’espace Equart, le très remarqué Entracte, etc.) soit, au total, des centaines de concerts.

Cette année, d’aucuns pointeront parfois quelques concerts moins remplis comme on vous reproche une coquille oubliée dans un livre contenant des milliers de vers… ou comme une vendange moins fournie dans un domaine classé. Mais les amoureux du style, les chercheurs de perles nageront dans ce dédale et y trouveront les mélodies rares et irisées, de celles qui vous attirent irrésistiblement tel Ulysse voguant sur l’océan du jazz…

Pour célébrer le multiculturalisme et le 300° anniversaire de la création de la Nouvelle-Orléans, qui aujourd’hui pourrait porter un tel projet si ce n’est le virtuose parrain du festival, Wynton Marsalis, qui livra cette année un concert d’anthologie. Qui, dans le paysage du jazz actuel, peut faire (et jouer !) la synthèse entre jazz traditionnel et moderne et/ou entre classique et jazz ? Conserver et dépasser ! Symbole du syncrétisme musical, qui d’autre, après avoir accompagné Art Blakey (dont l’oeuvre commune, à découvrir ou à redécouvrir, constitue en-soi, sinon, une porte d’entrée intemporelle pour tout mélomane, du moins, un Vade-Mecum pour tout apprenti musicien : Angel eyes, Maonin’, Wheel within a wheel, Gypsy, Time will tell, Bitter dose, My ideal, Free for all, etc.), pourrait être tout naturellement le « messager du jazz » et diffuser ainsi toutes ses expressions… ?

Le 31 juillet, accompagné de Carlos Henriquez, d’Ali Jackson, de son frère Brandfort au saxophone et de son père Elis, 84 ans, dont la puissance de jeu au piano força d’emblée le respect, c’est bien à un jazz suprême auquel le public du chapiteau assista avec les thèmes de John Coltrane puis d’Ornette Coleman en ouverture. Qualifié, dans les années 80, de « Young lion » du bop, Wynton Marsalis a montré, s’il en était besoin, tout au long de ce concert intense (comme on les aime) que, sous sa patte, sa trompette solaire se faisait l’écho d’un rugissement.

Pour cette soirée aux couleurs de la Nouvelle-Orléans, Hugh Coltman assura la 1°ère partie présentant son album « Who’s happy ? ». Hugh Coltman dont la voix porte les mélodies à hauteur des mots (si ce n’est l’inverse) comme la Louisiane épouse les méandres du Mississippi (si ce n’est l’inverse).

Un autre King inspiré de Nat – entendre Nat King Cole – fut Gregory Porter. Grammy Award du meilleur album de jazz vocal avec Liquid Spirit, l’auteur du sublime « Free » a livré une prestation sur la scène marciacaise comme un poisson dans l’eau. Faut dire qu’il connaît ses classiques et qu’il sait s’entourer. Il connaît aussi le génie poétique de Steeve Wonder avec qui il partage parfois la scène. Rappelons ces vers du non moins sublime « I’m free » de l’homme qui donna son nom à l’astéroïde 144296.

« Free like the river

Flowing freely through infinity » […]

Free like a vision

That the mind of only you can see » […]

Gregory Porter, qui interprète aussi magistralement « I fall in love too easily » (à écouter sur You Tube pour ceux qui ne connaîtrait pas) a présenté également « When love was king » ou « Mona lisa ». Et c’est ça le jazz : chanter l’amour et « l’éternel féminin » dans une vision fugace, une inspiration insaisissable, un souffle mélodique. Bop is Beautiful ! E. Rostand le dit dans un alexandrin fulgurant :

« – Sait-il parler du coeur d’une façon experte ? Mais il n’en parle pas, Monsieur, il en disserte ! »

Autrement dit, après le passage du jazz, de son souffle absolu, on ne peut que – on doit – dans son sillage, ressentir cet autre vers de l’auteur de Cyrano (qui fait d’ailleurs dire à son héros, dès le début de la pièce, qu’il se réclame de cet « hurluberlu » de Don Quichotte…) :

« Un coeur profond inconnu du profane ».

Faut dire que Gregory Porter partage aussi parfois la scène avec un autre souffle, celui de Lizz Wright (même son nom à deux zz…). Une révélation pour moi, un coup de coeur. It seems I will never tired loving you… Grace.

Bien d’autre « phares » furent free et se succédèrent sur scène : L’incommensurable Marcus Miller et le funk de Cory Henry qui, une fois réunit, se lâchèrent à la fin (c’est ça qu’on aime !), Manu Katché, Richard Bona, Mike Stern, Niels Lan Doky, Lucienne Renaudin Vary, Fatoumata Diawara, Emile Parisien, Vincent Peirani, Mélanie de Biaso, Myles Sanko, Ibrahim Maalouf, Brad Meldhau, Melody Gardot, Initiative H, Abdullah Ibrahim, Chick Coréa, Anouar Brahem, Flash Pig, Umlaut Big Band, Las Maravillas de Mali, Stacey Kent, Brooklyn funk essentials, Charles Pasi, Shela Sue, Lisa Simone, le troubadour Eric Bibb, Guillaume Perret, Abdullah Ibrahim, Eric Truffaz, Dave Holland, Zakir Hussain, Pat Matheny, Joe Lovano, le quatuor Debussy, Kenny Baron, Kinga Glyk, Thomas de Pourquery, Manuel Rocheman, Kenny Baron, Jean-Pierre Peyrebelle, Nicolas Folmer, Ray Lema, Macha Gharibian, Baptiste Trotignon, Chris Potter ou les hypnotisantes coconut de Kid Créole… Je n’ai pas pu tout écouter !!!

Jazz In Marciac, JIM, à côté des jam nocturnes, c’est donc aussi une multitude de projets en germe comme autant de graines qui n’attendent que le soleil aoûtien pour éclore. Cette année, pour la première fois, le festival accueillait l’Euroradio Jazz Competition organisée par l’European Broadcasting Union – EBU qui sélectionne les meilleurs jeunes groupes de jazz afin de leur donner une visibilité internationale.

Jazz In Marciac, c’était également à la médiathèque et sur France Musique, l’excellent projet « LIRE EN JAZZ » avec Rosemonde Cathala, Alex Dutilh, François Morel, Capitaine Alexandre, Claude Carrière, Caroline Loeb, Jean-Michel Martial (qui sera le 9 octobre au Pin Galant de Mérignac pour la pièce EDMOND d’Alexis Michalic) et la voix qui ouvre tous les concerts du chapiteau par des textes concis et d’une justesse de plume remarquable : Michel Cardoze. L’objectif de « LIRE EN JAZZ », c’est de montrer aussi le foisonnement littéraire qui s’inspire, qui illustre ou qui inspire le jazz… On ne le dira jamais assez : le jazz n’est pas que musique ! Dès son origine, les textes sont d’une densité fondamentale. Et le vocable « free » n’est pas uniquement synonyme (comme on l’entend trop souvent de façon totalement réductrice et erronée…) d’une musique atonal et dissonante. Ce « free »-là est une goutte d’eau qui ne doit pas cacher l’océan du swing. Il est porteur d’un message, d’une histoire, d’une esthétique, d’une philosophie.

Ces voix « beat » rythment les textes d’autres « mosiciens », et pas des moindre : Boris Vian, Alain Gerber, Jacques Aboucaya, Christian Gailly, Rosemonde Cathala, Tanguy Viet, Geoff Dyer, ainsi que votre serviteur sans oublier, bien sûr, le mythique Jack Kérouac ! Malgré des années d’attente avant l’édition et plus encore avant le succès de son célèbre ouvrage, « Sur la route » reste évidemment emblématique de cette façon d’écrire très musicale parsemée de visions flamboyantes – donc très jazz – très en avance pour cette Amérique corsetée par les plumitifs de l’époque et minée par le Mc Cartisme.

Kérouac, génial, se servit des touches de sa machine à écrire comme d’un saxophone. Ce qui renforça la musicalité de la langue qu’il déroula sur son manuscrit comme on avale une route. Le légendaire rouleau, fréquemment exposé dans les musées mais acheté par un amateur de rock américain pour 2,2 millions de dollars à également fait l’objet d’une adaptation cinématographique en lice pour la palme d’or à Cannes en 2012. On ne peut que regretter, lui qui connaissait pourtant les poètes et Rimbaud, que Kérouac n’ait pas poussé plus loin la technique, l’analogie avec la phrase jazz et qu’il n’ait pas plus travaillé la prosodie et la rythmique en versifiant tout en faisant oublier la métrique… Dématérialisation du langage = mélodie pure… Les jazzmen, eux, respectent bien une grille d’accords (qui ressemblent fort aux vers), une structure harmonique, une partition ce qui ne les empêchent pas de la faire oublier et d’improviser à l’intérieur de celle-ci pour que cela sonne… Elémentaire, mon cher Watswing !

D’autre part, grâce à Perec, Queneau, l’Oulipo et les pataphysiciens on sait qu’il est bien trop facile d’écrire en prose… et que le langage existe d’autant plus en se réinventant, ce qui permet de s’affranchir de sa contingence utilitaire ou de la ratiocination. Etre libre, quoi ! Exister (du préfixe ek-sister, hors de). Partir en quête pour se conquérir, pour sortir de soi et se créer liberté. Donc en quête de l’Autre, l’écouter pour l’entendre, ce qui est diamétralement opposé à cette attitude si répandue parce qu’inconsciente et archaïque qui consiste à être engoncé dans son tout-à-l’égo schizoïde. Transcender les codes endogènes disait-on en substance et en introduction…

T’es-tu déjà engouffré

Dans l’infernal infini

Dans le souffle enfiévré

Le flot sulfureux du free ?

Jazz In Marciac, c’est aussi des photographes qui exposent ou qui captent les meilleurs moments des concerts pour la presse. J’insiste sur la difficulté de faire de « bonnes » photographies qui consiste à révéler, à signifier un fait qui est au delà du réel, invisible à l’oeil nu. « La meilleure preuve du surréalisme, c’est la photographie » assénait Salvador Dali qui avait aussi bien compris que c’était le cinéma qui allait s’emparer de cet art. D’ailleurs, la plupart des poètes, hormis Baudelaire qui n’en saisit pas la subtilité, étaient de fins photographes. Rimbaud, dans son Alchimie du verbe, écrivait en outre :

« J’écrivais des silences, des nuits, je notais l’inexprimable. Je fixais des vertiges.

Un autre projet qui me plaît beaucoup, c’est celui de la photographe Natacha Boughourlian. Enseignante pendant 23 ans, elle sait combien l’émotion est au départ de tout apprentissage. Sa vocation à elle vient d’une rencontre avec Robert Doisneau, invité dans son lycée alors qu’elle n’a que 18 ans. Commentant une photographie exposée, il lui dit : « C’est toi qui as raison, reste dans l’émotion. […] N’arrête jamais ! ». Et la voici aujourd’hui avec une série de courts-métrages visant à donner sans médiation, sans filtre, une « émotion intime » du jazzman qui s’adresse directement au patient, comme un cadeau offert. En effet, les vidéos ne seront visibles que dans les hôpitaux et, bien entendu, gratuitement : l’opus n°1 a été diffusé en juin à l’hôpital Henri Mondor de Créteil en lien avec son exposition.

C’est Roberto Fonseca qui ouvre cette série de courts-métrages avec une composition écrite pour Ibrahim Ferrer puis Pierre Durand à la guitare passe par toutes les couleurs…, Théo Ceccaldi (victoire du jazz 2017) est au violon, le passionnant Vincent Peirani improvise en salle des profs de la Sorbonne pendant le festival de Saint-Germain-des-prés, Wynton Marsalis est à la trompette, Hugh Coltman est sur un sofa, Eric Bibb souhaite « all the best ! », Manu Katché parle, Macha Gharibian chante une berceuse en arménien, Chales Pasi est à l’harmonica, Lisa Simone parle la main sur le coeur, Laurent de Wilde joue « What a wonderful world », Ray Lema est au piano, Donald Kontomanou à la batterie, Camille Berteau, Christophe Minck, Lynn Adib et Sophia Sorman chantent tous les 4 dans le jardins de la maison des océans, Mathieu Herzog en chef d’orchestre, Thomas Enhco au piano, l’excellent Stéphane Guillaume est au saxophone en master class à Marciac, Julie Ericksen (un coup de coeur aussi non pas parce qu’elle a un je-ne-sais-quoi qui me fait vaciller mais parce qu’elle a un charme qui me fait décoller…) chante « Smile » magnifique chanson écrite par Charlie Chaplin… Bref, un éventail d’émotions.

De l’émotion toujours. Surtout lors du tournage de mon film documentaire « FREE » à Marciac sur l’histoire du jazz et sa poésie. De « l’émo…son » comme dit fort justement Médéric Collignon dans une interview du film tournée à Paris quelques jours avant le festival. En effet, le jazzman natif de Charleville Mézières connaît par coeur son Rimbaud et son fameux, peut-être trop fameux, « dérèglement de tous les sens ». Ainsi, le film visera à montrer, avec 20 ans de photographies Live publiées dans le livre « JAZZ IN MARSALIS » à paraître aux éditions Edilivre, ces instants de virtuosité, de grâce, d’extase, de transe. Le jazz et son inspiration. Son souffle et son écriture. Son retentissement sur les droits civiques aux Etats-Unis, aussi et surtout. Quel fut l’impact historique de chansons comme « Summertime », « Strange Fruit », « What a wonderful world », du Blues, de James Brown avec « sex machine » ou « Say it loud I’m black and I’m proud » ? De BB King, Ray Charles ou d’Aretha Franklin ? La meilleure façon d’abolir la domination n’est-ce pas en s’appropriant ses codes langagiers, son écriture, sa littérature et son ineffable poésie ?

Emotions encore car se fut la participation exceptionnelle d’Ali Jackson et de Jean-Louis Guilhaumon et de bien d’autres comme David Lesage (ancien élève du collège), du peintre Jean-Pierre Laurençon, de bénévoles avec Olivier Roger et d’une foule de musiciens ou d’anonymes. Merci à eux ! Non moins exceptionnelles sont la participation et les découvertes du Dr Michel Schiro (conseiller spécial à l’ONU). En effet, la découverte de l’ « écriture primordiale » dénommée ASIG (Archéo-Stégano-Icono-Graphie) montre aussi son caractère « Hiéro », c’est-à-dire sacré. Cette écriture couverte, imperceptible, invisible et iconique fonctionne comme un « jazz visuel ». Virtuoses également, les hommes du paléolithique racontent l’histoire de l’Humanité et les contes des origines. Les « phrases » sont à décrypter, bien sûr, mais lorsque la vision surgit elle est sidérante, Sublime. Sa rhétorique, très symboliste, utilise les même figures de style que n’importe quelle écriture : métaphores, métonymies, synecdoques… Des visages humains surgissent lorsqu’on verticalise l’image, un instrument de musique apparaît, un oiseau rieur picore des notes, un cheval symbolise l’esprit… Ad libitum.

A la vue de ces premières images de l’humanité, on se trouve reconnecté avec ses origines. Et les nombreux instruments trouvés à terre, dans les grottes ornées, nous font imaginer les rythmes lancinants et rituels qu’ils jouaient alors. Et nous reconnectent avec la vibration originelle. Dès que l’on fait sa généalogie, on voit que le jazz se fonde aussi dans cette vibration ancestrale et cosmique, dans cette valse des sons et ce tournoiement des sens que nos ancêtres du paléolithiques retrouvaient en peignant les cartouches de la grotte de Chauvet ou de Lascaux en jouant sur des lithophones, des rhombes, des racleurs ou des flutes taillées dans les os de vautours, de cygnes ou dans l’ivoire des mammouths, tout en figurant l’épiphanie de la vie verticale et du visage humain (cf. SECRET ART, Skyrô éditions Coach’In).

C’est dans cette absence de renoncement, dans cette résistance à la chosification – à la réification – dans ce combat pour la vie sur les pulsions mortifères que le jazz se fonde. Il s’écrit, se chante, se joue, se créer en langage, se danse en transe, dans la jouissance de sa chaire – jusqu’à l’extase. Elation ! Il s’individualise pour ne pas mourir de menace absolue, d’anéantissement. Cet aspect anthropologique du jazz développé dans les livres « JAZZ IN MARSALIS », « CHAMAN » et dans le film « FREE » racontera l’origine de ce langage sacré et secret, cette science des sons et du langage métaphorique. On peut citer ici le fameux ouvrage du sociologue Eugène Enriquez intitulé « DE LA HORDE A L’ETAT » sur le lien social.

La Nature est un temple où de vivants piliers

Laissent parfois sortir de confuses paroles,

L’homme y passe à travers des forêts de symboles

Qui l’observent avec des regards familiers.

Ces confuses paroles qu’évoque ici Baudelaire, ce sont des métaphores. Dans son « essai sur l’origine des langues » Rousseau déclare : « Le langage figuré fut le premier à naître, le sens propre fut trouvé le dernier. On n’appela les choses de leur vrai nom que quand on les vit sous leur véritable forme. D’abord on ne parla qu’en poésie. »

Et c’est bien de poésie portée à sa quintessence dont il fut question lors des « grands événements musicaux Jazz In Marciac » avec Joan Baez et Carlos Santana. La première, Joan, est un symbole. Et prouve qu’avec des chansons, comme dans la grande tradition de cet art, on peut changer les conscience. D’ailleurs, encore une fois, l’anglais est bien plus perspicace en désignant par « Lyrics » ce qu’en français on nomme sobrement « paroles ».

Car oui il en faut du lyrisme, de l’aplomb et de la plume pour chanter aux côtés de Martin Luther King lors des marches sur Washington, à Woodstock ou à Newport et faire plier la société blanche conservatrice. Pour soutenir Bob Dylan, (qui chantait « la réponse est dans le vent »), poète alors inconnu, loin, très loin du prix Nobel qu’on connaît aujourd’hui. Pour chanter Rimbaud, Garcia Lorca et Joyce, être pacifiste en acte et rendre visite, alors qu’il pleut des bombes, aux prisonniers de guerre américains pendant la guerre du Viêt Nam. Il y a des phrases intemporelles qui sont dans les livres d’école : « I have a dream… ». Il y a des sentiments personnels que l’on se répète dans les cours d’école : « Je rêve qu’un jour… »

D’ailleurs, la chanteuse interpréta « Imagine » à la 1 personne… du pluriel. Le chapiteau qui, durant tout le concert, connaissait ses chansons par coeur continua et reprit en choeur :

« You may say WE are dreamers

But WE are not the only one »

Certes, aujourd’hui, l’individualisme dominant, le néant sémantique des artistes aidant, la crise capitaliste, les politiques ne pensant qu’au libéralisme, les barrières numériques, la montée des nationalismes tendent à faire oublier cette époque bénie, cette “parenthèse enchantée » où le bon goût consistait à avoir des principes de partage et de justice… Mais on ne doit pas oublier que cette révolution mondiale est considéré comme un sommet historique par son foisonnement culturel, philosophique et artistique. Cet humanisme soixante-huitard et salvateur fut d’ailleurs célébré cette année dans toutes les presses et de nombreux musées. Pour mémoire…

Le second, Carlos Santana est aussi un symbole. Un mythe, comme il y en a peu. Sa mémoire et son phrasé unique, il les a forgés avec John Coltrane. « Trane a été un phare pour le jeune musicien que j’étais. Quand je me suis mis à l’étudier, je m’endormais en écoutant des cassettes de lui, pour que mon inconscient s’imprègne de sa musique » déclare en interview le guitare hero et auteur des albums Zebop !,Shaman, Freedom,, Supernatural, Corazon, Illuminations… (pour n’en citer que quelques uns).

Les 10 000 chanceux spectateurs du chapiteau venus ce lundi 13 août savaient que cette soirée serait historique. Et elle le fut. L’envoutant vaudoo de Woodstock enchaîna pendant tout le concert ses chefs d’oeuvres planétaires avec, en première partie, un film et des photographies (dudit concert de Woodstock), des images rares du festival, de happy hippies, la Beat génération, le portrait de Coltrane… A Love Supreme ! Mais aussi Djingo, Soul Sacrifice, Oye Como Va, Samba Pa Ti, Black Magic Woman, Europa, Mona Lisa (tiens… les grands esprits se rencontrent !), Maria Maria et nous gratifia même d’une reprise du célèbre Roxane. Je vous entends déjà reprendre en murmurant : « Roooooooxane »…

Le jazz est à la musique ce que la poésie est à la littérature… « La prose se sert des mots, la poésie sert les mots » disait Sartre en donnant cette remarquable définition dans « Qu’est-ce que la littérature ? ». De la musique avant toute chose… Et tout le reste n’est que littérature… c-h-a-n-t-a-i-t encore Verlaine… Cette quête existentiel du musicien conquérant sa liberté par le langage je l’ai aussi développé dans le livre DON QUISHEPP. Ce personnage conceptuel est une longue métaphore de ce que ressent, traverse et advient au musicien qui part à l’aventure de lui-même. Sans faux-semblant. Ni faux-fuyant. La mélodie incantatoire et ensorcelante du saxophone étant retranscrite par ses fameuses sheets of sound, nappes sonores étalées comme des vagues grâce au jeu des rimes, des allitérations et des assonances.

L’existence précède le swing, pourrait-on dire, si l’on brossait le portrait des jazzmen. Chacun à sa manière, comme nous y invite le DON QUICHOTTE de Cervantes, a conquis sa liberté en s’ingéniant à partir en quête de celle-ci. Car le Quichottisme ne se réduit pas une invitation à l’idéalisme, tranchant en cela sur le matérialisme simplet d’un Sancho Panza, comme on l’entend trop souvent. Comme le suggère le titre, « l’ingénieux » Hidalgo de la Mancha est celui qui est plein de ressources, d’esprit, riche d’inventions et d’adresse. Ces états l’amène à l’extase… En quête d’absolu mais lucide, toujours ironique, tragique, il sait que son désir de justice partagée et que son combat pour redresser le monde par la beauté de ses visions sont bel et bien perdus d’avance. Mais il est des défaites qui sont bien plus belles que des victoires… Ce merveilleux vraisemblable lui donne le courage nécessaire… « Tu n’es guère plus sage que moi » dit-il a Sancho.

« Il n’est pas fou mais téméraire » confirme Sancho qui a autant d’éclairs de lucidité… Obnubilé par ses visions, Don Quichotte, (le vates dit-on aussi dans la tradition littéraire) cherche des actions d’éclat pour les offrir en poète à sa Dulcinée. On connaît la chanson… L’identité du jazzman s’exprime totalement dans son propos musical. Il joue ce qu’il est, il joue « sa vie » et met dans ses sons, ses mots, sa personnalité, sa singularité : toute son histoire.

Ainsi Jazz In Marciac fait rimer Nouvelle-Orléans et terroir occitan, authenticité et diversité, agriculture et culture, patrimoine musical et site régional… Et depuis 1978, quand on traverse les collines du Gers, le nom de Marciac est synonyme de jazz comme un moulin à vent au sommet d’une colline espagnole l’est de Don Quichotte. La poésie doit être faite par tous et pour tous ! So what ?

Franck Hercent

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