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BIRÉLI LAGRÈNE – EYSINES #LIVE REPORT @FRANCK HERCENT

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Biréli, la graine de génie.

 

25 avril 2018. Biréli Lagrène, Acoustic trio avec Franck Wolff et William Brunard. Un peu plus d’un mois que les fans attendent ce concert reporté pour cause de mouvements sociaux. C’est le printemps ; l’herbe éclate en pâquerettes ; feu d’artifice floral ; les notes s’élèvent vers le soleil orangé. Partout, des Inrockuptibles au Figaro, du Centre Pompidou à France Culture, du palais des Beaux-Arts à la Maison de la Radio, du CNRS à la BNF, du Magazine Littéraire titrant « Mai 68 plébiscité par les Français » au remarquable -soulignons-le- numéro Hors-Série de Beaux arts Magazine intitulé « La révolution des images » on célèbre, on expose ou on réécoute les phrases, les affiches et les jazzmen qui ont fait 68. « Enragez-vous !» scandait-on alors dans l’amphi musique de Nanterre.

Enjazzez-vous ! « La musique, c’est du bruit qui pense » disait le père Hugo. C’est d’autant plus vrai pour le Jazz que c’est une musique qui ne peut pas être prise en dehors de son contexte. C’était vrai à l’époque de Django, ce le fut lors des événements de mai en France et dans le monde et gageons que ce le sera encore… Dès qu’on opprime un peuple, dès qu’une nation est ligotée ou quand la liberté veut se faire entendre tout se passe comme si elle le faisait au rythme du jazz. Est-ce parce ses accords nous amènent dans une nouvelle perception ? « Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie… » nous disait déjà le Rimbaud des Illuminations dont la poésie inspira largement les petites phrases des affiches de mai 68 qui sont maintenant exposées dans les musées… D’ailleurs, la dernière fois que j’ai pu les contempler, c’était au festival de Marciac (cette parenthèse enchantée estival). Biréli Lagrène aussi. (La beauté est dans la rue !). The place to be !

Ce soir, elle était à Eysines accompagnée par le génial (et bien connu) Franck Wolf aux saxophones et William Brunard (tout autant). Et, un coup de leurs doigts sur l’acier des cordes de la guitare, les clés du saxophone ou sur les larges cordes de la contrebasse ont suffit pour décharger tous les sons swing qu’ils avaient dans leur imaginaire. (L’imagination au pouvoir !). Et une nouvelle harmonie acoustique s’est emparée de la salle pour l’élever à la dignité des Nuages. Ecumes blanches et célestes. La beauté est dans les riffs !

« This can’t be love » fut le premier morceau. Et pourtant… En tout cas, le début d’une esthétique. Une griffe. Une patte. Des phrases reconnaissables entre toutes, celles de Biréli. Lui qui s’est nourri du maître Django, jusqu’à le transcender nous a présenté ses compositions. Puis, ce fut une “Danse Norvégienne » (les peaux lisses avec nous !), « Hungaria » et « Mercy Mercy ». Une esthétique certes mais une musique existentielle, avant tout. Biréli joue cordes et âmes. Il charrie dans ses notes toute une tradition et se risque à chaque concert. (Merci patron !). Se remet en jeu et joie à chaque solo. Se réinvente en dansant sur la corde raide. C’est ça le jazz ! « To bi or not to bi » pour reprendre le titre de l’album éponyme.

C’est une mygale
A réaction
Qui court
Dans les contours
De sa toile
De nylon.

Elle tisse
A toute vitesse
Sur la chromatique,
Les harmoniques
– Génitrice
De prouesses.

De la matrice
De son altesse
Sortent en foule,
Déboulent
Des délices
De souplesse.

La suite fut à l’avenant : « Oléo », « La belle vie », magnifique de douceur, « After you’ve gone », « Donna lee » de Charlie Parker ou quand l’Ornithology rejoint la Djangology, « Just the way » à suivre (et non la voix de son maître !), et un « Isn’t she lovely ?» que je connais par coeur, et que je me surprends à imaginer comme une Esmeralda (et Hugo créa la femme !), gironde gitane, dansant telle Gina Lollo…brigida, sorcellerie évocatoire, dansant, ondulant au milieu des flammes du tempo illuminé de Steeve Wonder…

Biréli est un grand guitariste. Un des meilleurs au monde. Qui a joué aussi bien avec Elvin Jones, Paco de Lucia, Didier Lockwood, Richard Galliano, André Ceccareli, Kyle Eastwood, Marcus Miller, Kenny Garrett, Michel Petrucciani, Al Di Meola, Larry Coryell ou Stéphane Grappelli. Je me souviens d’une soirée au New Morning où il prit la basse pour jouer « à la Jaco » Pastorius. Jaco était là ! Dans le film Django, son complice, Hono Winterstein, joue avec le maître du jazz manouche qui fuit la barbarie nazie pour se consacrer à son art. Une métaphore du jazz : la flamme intérieur du jazz contre les flammes de toutes les dictatures. (Plutôt la vie !). Et il en fallait du courage à l’époque pour tenir une guitare…car on n’était pas tendre avec les tziganes.

Aujourd’hui, est-ce que l’on célèbre autant mai 68 pour lancer une alerte ? Pour signifier que nos démocraties (là où il en reste encore) sont en péril ? (Soyons réalistes, exigeons l’impossible !). Quelles ont besoin de poésie, de philosophie, de musique qui sont autant de barricades contre les obscurantismes de tous poils et de toutes obédiences. (L’art n’est rien, vous êtes l’art !). Tout se passe comme si… il ne s’était rien passé ! Alors que toutes les études montrent que les inégalités se creusent, que le niveau baisse, que l’on brise les acquis sociaux, que l’aliénation religieuse augmente, qu’on ne cessent de vouloir nous faire prendre les messies pour des lanternes, que la sélection à l’entrée des facs s’accroît, que le psittacisme est de mise, que les selfies ne font que révéler les ficelles du narcissisme, que le virtuel tient lieu d’existence par procuration, que les bilans des passages des dirigeants politiques ressemblent à la lecture des pages du DSM, que le cynisme du profit capitaliste claironne… (Faites l’amour pas la guerre !).

Plus j’écoute du jazz, plus j’ai envie de créer des émotions ! Car on peut pas conclure d’un péremptoire « Sois jazz et tais-toi ! ». Le jazz, c’est toujours le début de quelque chose. C’est la vérité du langage qui se libère et qui se créer liberté. Mai 68, c’est un peu comme le premier disque du Velvet Underground, sorti en 67. Peu de gens l’ont acheté mais tous on fait un groupe de rock par la suite. C’est comme la photographie de la Marianne de Mai de Jean-François Rey. Peu l’ont publiée, peu l’ont vue mais, icône universelle, elle rappelle la « Liberté guidant le peuple » de Delacroix. Le jazz de Django, peu l’ont porté à cette incandescence. Peu l’ont vu de cette façon. En bon Chevalier des Arts et Lettres, Biréli transmet quelque chose. Ces concerts ne sont pas des événements mais des avènements. Des états généreux du jazz. Une oasis de mélodies virtuoses dans le vacarme du divertissement existentiel. Prends-en de Lagrène !

Franck Hercent

Retrouvez les livres de Franck Hercent « oflo » aux éditions Edilivre et sur franckoflo.com

 

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