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NILS FRAHM – ROCHER DE PALMER #LIVE REPORT @ JULIEN DUMEAU

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Il est assez rare d’être excité par un lundi, qui plus est, gris et glacial. Et pourtant j’attendais ce lundi depuis des mois : depuis que j’avais appris la programmation de Nils Frahm, au Rocher de Palmer.

Le jeune berlinois aux allures de Gavroche, nous avait donné ici même, en 2015, une leçon de musique contemporaine et d’improvisation. C’est donc avec engouement que je retourne le voir et l’entendre, pour la seconde fois.

Faisant partie de cette nouvelle génération de musiciens, multi-instrumentalistes et ambitieux, se classant quelques part entre Neo Classique, musique concrète, Jazz et Electro, Nils Frahm révolutionne le genre depuis le milieu des années 2000. Sept albums et de nombreuses collaborations avec des artistes tel que F.S. Blumm, Library Tapes, Maschinefabrik, Luke Abbott, Woodkid ou encore Ólafur Arnalds. Les travaux avec ce dernier n’ont eu de cesse de se multiplier et les représentations live se sont également enchaînées à un rythme soutenu. Ils représentent à eux deux, cette nouvelle vague « Modern Classical », créative et curieuse, dont les portes s’étaient entrouvertes avec Max Richter et Jóhann Jóhannsson au tout début du nouveau millénaire.

Il est 20h40 quand le jeune homme se présente à nous, décontracté, comme à l’accoutumé, son béret sur la tête, ses Adidas et ses légendaires chaussettes en damier. Il est souriant et presque intimidé par nos applaudissements. Pas d’écran géant, pas de décoration, une rangée de light, sobre, jaune orangé, pas de superflu. Sa musique prend toute sa dimension en live : elle suffira amplement.

Les lumières s’éteignent et le concert démarre, presque religieusement. Nils Frahm est assis devant son Una Corda et nous offre « Sunson », deuxième titre de son dernier opus, intitulé « All Melody ».

 

C’est dans une partie du Studio Funkhaus, siège de la radio d’État de l’ancienne RDA que Nils Frahm s’est installé pour concevoir ce nouvel album. Joyau de délicatesse, de maturité et d’élégance. On y retrouve pour la première fois des chœurs mais aussi des cuivres. Il vient tout juste de sortir sur Erased Tapes, le célèbre label anglais qu’il ne quitte plus depuis la signature de « Felt » en 2011.

Organisé par l’iBoat, l’évènement se déroule dans la salle 1200 du Rocher, alors que des fauteuils auraient été plus qu’appréciés. C’est donc debout que nous prendrons part au voyage.

J’ai la chance d’être tout devant et de pouvoir scruter chacun de ses mouvements. L’immersion est totale, le plaisir aussi.

« My Friend the Forest » et « All Melody » poursuivent la féérie, autorisant les corps à se mouvoir, sur cette rythmique downtempo et délicieuse.

On imagine aisément ses influences, classique d’une part, et électronique d’autre part. De Keith Jarrett en passant par Steve Reich et Arvo Pärt. On retrouve du Klaus Shultze dans sa musique, du silence également, des cassures, des contre temps, du soleil aussi, beaucoup de lumière et d’intelligence.

Je me surprends à fermer les yeux. Ce que fait ce garçon relève du miracle. Sa musique s’apparente au bonheur : un coup d’œil autour de moi suffit pour apercevoir les visages illuminés des 700 personnes présentes. On danse, on médite, on oublie le temps, son téléphone, son travail. Nils Frahm a ce don, et tant d’autres. Chaque titre nous évoque des allers-retours, d’un monde inconnu à un autre.

Les arpèges tournent à plein régime, se superposent et s’entremêlent, comme si les machines essayaient de nous transmettre un message, comme si la criante vérité se trouvait là, sous nos yeux, en cet instant, et qu’il suffisait alors de s’en saisir.

La scène est divisée en deux postes de travail, entre lesquels Nils Frahm se balade. On retrouve son Roland Juno 60, un Mellotron M400, un piano électrique Fender Rhodes, un Roland RE-501, un Moog Taurus et une quantité inestimable de boitiers, souvent anciens. Un va et vient incessant, des mouvements frénétiques et maitrisés qu’il effectue comme un professeur fou dont les travaux secrets et mystérieux seraient ainsi en partie dévoilés. Nils Frahm nous entraine avec lui dans ses recherches sonores qui nous conduisent dans des univers quasi organiques. Par moment j’ai l’impression d’être l’heureux cobaye d’une expérimentation auditive et sensorielle.

Entre deux titres il nous explique non sans humour les réglages qu’il va effectuer sur telle ou telles machine, pour créer le son d’une flûte ou pour déclencher un sample, qu’il a un peu bu avant de monter sur scène et qu’il a du mal à se concentrer…

Les œuvres s’enchainent souvent par deux, comme « Human Range » et le convulsif « Hammers », exécuté au piano avec une maitrise et une précision époustouflante.

Des microphones sont placés profondément dans les divers instruments, de sorte que le brassage mécanique des marteaux et des feutres se transforme en une trame intégrale du tissu musical.

Un « ich liebe dich » retentit dans le public, il sera suivi par un « Merci », alors que démarre les notes de l’extraordinaire « Says », attendu par toutes et tous. Incontournable titre phare de la tournée précédente.

Le final sur « For – Peter – Toilet Brushes – More », extrait de « Spaces », sortie en 2013, est une explosion de sentiment en suspens : un trop plein d’émotion. Frappant les cordes du piano avec des maillets, provoquant des notes profondes et caverneuses, Nils Frahm nous donne ici une nouvelle leçon et nous dévoile encore une fois, ses talents de touche à tout de génie. Ses notes brisent soigneusement les frontières entre musique classique et contemporaine. Il faut dire que le jeune homme a reçu les enseignements du professeur Nahum Brodski, l’un des derniers élèves de Tchaïkovski. Ceci expliquant cela. Le tout s’arrêtera de manière abrupte. Nous saluant une dernière fois, sous les applaudissements soutenus d’un public conquis et profondément émus, le jeune compositeur prodige nous promet de revenir. Je ne peux imaginer qu’il faille désormais quitter les lieux. Retourner dans le froid, retourner dans ce monde ingrat et sans saveur. Comment se relever d’une telle performance ? Reprendre une activité normale me semble une épreuve insurmontable. Une fois dehors pourtant, la nuit semble moins noire, le vent moins cinglant. Quelque chose a changé, l’atmosphère est paisible, les sourires sont contagieux. L’espoir est encore permis. J’avais dit que ce garçon avait un don…

Julien Dumeau, Bordeaux, le 08.02.2018

Crédit photos : © Marion Béguin

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