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BOB DYLAN, OU L’HOMÈRE DES TEMPS MODERNES @ MARION LESIMPLE

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En octobre dernier, c’est une semaine de plus que les années précédentes que le monde littéraire dut retenir son souffle avant de découvrir le lauréat 2017 du prix Nobel de Littérature : ce fut pour consacrer celui de Bob Dylan, qui l’exhala délicatement sur les chansons d’une cinquantaine d’albums. Et nos oreilles d’être incapables de ne plus pouvoir dorénavant oublier cet air onirique, océanien, ces traversées inspirées au creux des flots mélancoliques, ce chant désolé qui accompagnait nos chagrins quotidiens.

 

Bob Dylan, Robert Allen Zimmerman de son vrai nom, a au fond de la gorge cet accent que l’on imagine dans celle d’Homère, ce grain de voix trop humain pour l’être totalement, qui prend avec nos oreilles chavirées nos mains désemparées, pour nous mener dans des vallées inexplorées, là où on apprend à relativiser les petits malheurs qui ponctuent chaque existence. Bob Dylan, toute une philosophie.

Ainsi, après avoir été, entre autres, nommé commandeur de l’ordre des Arts et des Lettres en France en 1990, puis avoir été honoré du prix Pulitzer de musique en 2008 et de la Légion d’Honneur en 2013, c’est cette fois plus précisément la dimension littéraire de son travail qui est récompensée. Encensé « pour avoir créé […] de nouveaux modes d’expression poétique dans la grande tradition de la chanson américaine », Bob Dylan est cependant un lauréat dont la nomination est contestée: certains intellectuels, jugeant son Art comme exclusivement musical, considèrent que le simple fait de le confronter à des oeuvres purement littéraires dans le cadre d’une récompense propre à la Littérature est déplacé. Selon certains observateurs, c’est justement des désaccords au sein du jury sur le choix de l’heureux élu qui expliqueraient le retard de l’annonce de leur décision.

 

Premier musicien à recevoir le prix depuis sa création en 1901, il semble s’être lui aussi interrogé sur la légitimité qu’il aurait de recevoir le prix. C’est à la dernière minute que l’auteur-compositeur-interprète a rendu son discours, envoyé en Suède sous la forme d’un enregistrement audio fait, chez lui, le 4 juin dernier (il avait jusqu’au 10 juin 2017 pour remettre son discours, nécessaire à l’obtention du prix, soit 8 millions de couronnes suédoises) : on peut aisément supposer que l’artiste a employé ses six longs mois de silence médiatique à réfléchir sur la différence entre Littérature et Musique.

 

 

« Quand j’ai reçu le prix Nobel de littérature, je me suis demandé quel était précisément le lien entre mes chansons et la littérature. Je voulais réfléchir et découvrir la connexion » sont les premiers mots d’un monologue de 26 mn baignant dans une atmosphère feutrée, que s’applique à créer un piano discret, en fond sonore. Il y perce à nouveau la voix si caractéristique du chanteur, qui y narre, avec amour de la rime et du rythme, l’« histoire » de sa rencontre avec l’Art d’Apollon et les Belles Lettres.

 

Il en profite pour réaffirmer la différence séparant les deux domaines ; et l’on comprend clairement, à la cadence de son débit, à la petite mélodie qu’il nous dédie, à ce soin qu’il eut de lire sa leçon, qu’il s’est toujours, d’abord, voulu musicien. C’est donc par un hommage aux Buddy Holly, si fantastiques, si titanesques pour le gosse du Minnesota qu’il était, qu’il commence l’odyssée des influences qui ont jalonné son aventure artistique.

 

Peu à peu, l’auteur cite Cervantes, Melville, Shakespeare, et, last but not least, Homère. L’Odyssée, il le décrit comme  « un bon livre, dont les thèmes ont fait chemin dans les ballades de beaucoup d’auteurs… ‘Homeward Bound’, ‘Green, Green Grass of Home’, ‘Home on the Range’, et dans mes chansons aussi».

 

Ses ballades ouvrent sur un autre espace-temps ; elles font rencontrer, sur lHighway 61, Abraham (autant celui de la Bible que son père, Abraham Zimmerman) et Dieu, Mock The Finger et le Roi Louis (référence à la révolution française, un doigt d’honneur rentre dans le champ de vision du Roi Louis) ; Adam et Eve croisent la route du joueur vagabond (peut-etre Satan ?), qui quant-à-lui est absorbé par sa discussion avec un promoteur immobilier. Aux injonctions divines répond le jargon populaire d’un Américain du 20ième , Ab’. Entre mythologie et histoire personnelle, entre Acacadémisme, tradition chrétienne et contre-culture, Bob Dylan franchit toutes les frontières et s’inscrit dans une revalorisation de la culture populaire, amorcée par la Beat Génération.

Son écriture participe donc à son engagement social, et on sait ô combien il a pu prendre position dans certains de ses actes (cf 1), ou dans certaines de ses chansons (cf2).

 

Mais à celui qui objecte à l’Académie suédoise que  « Si une chanson vous émeut, c’est tout ce qui compte. Je n’ai pas besoin de savoir ce qu’une chanson signifie. J’ai écrit toutes sortes de choses dans mes chansons, et je ne vais pas me demander sans arrêt ce que cela signifie », on pourrait rétorquer que maints écrivains, avant de vouloir communiquer un message donné, adressé à l’intellect, ont d’abord choyé leur travail comme un bijou pour les sens, l’ont  poli de sorte à ce que sa poésie remue les tripes du lecteur.

 

Dans la civilisation grecque, Homère était considéré comme un « aède », soit un poète accompagné d’une lyre (et il nous semble impossible de ne pas furieusement penser au monologue-poème que Bob Dylan a coloré de doux airs de piano !). Il coucha sur papier, dans 24 chants, des mythes préexistants qui étaient faits, non pour être lus, mais déclamés. On peut aussi citer Flaubert, qui, dans sa maison, s’était aménagé un « gueuloir » pour essayer les sonorités de son « grand roman-poème », Madame Bovary. Nombres de poèmes, comme Il n’y a pas d’amour heureux, d’Aragon, ou des poèmes de René Char, ont été mis en musique ; par George Brassens pour Aragon (repris ensuite par Françoise Hardy ), Pierre Boulez pour Visage nuptial,  Marteau sans maître, et Le Soleil des eaux du résistant islois.

 

Il est faux de penser que la Littérature, et a fortiori la Poésie, n’est faite que pour saturer d’encre noire les pages blanches du livre que vous tenez entre les mains : elle ne prend toute sa mesure que si on l’entend.  Sœur de la Musique, elles sont telles deux ramifications d’un même arbre, dont les racines sont enfouies dans l’antique terreau de la civilisation grecque et latine.

 

Toutefois, il est vrai que la révolution musicographique impulsée par le compositeur, qui sut entendre les échos de l’avenir dans les sons produits par les instruments électriques et leur ouvrit les portes des scènes folk et country (Cf3) , ne vaut que pour la sphère musicale.

 

En fin de compte, à cheminer, à longueur d’insomnies, dans les rues vides et sombres d’une ville américaine aux cotés de Mr Tambourine Man, voici ce que l’on aura appris : l’œuvre de Bob Dylan est un « tout » indissociable, ni uniquement Musique, ni uniquement Littérature. Il suffit d’entendre une de ses compositions pour comprendre que son grain de voix, son élocution, ses paroles et ses mélodies, ont été pensés ensemble, animés par l’élan d’un seul et même sentiment. Aucun «organe » n’a plus d’importance qu’un autre ; ne vient, à la manière d’un gilet de laine, habiller les paroles ou l’air pour que le résultat semble plus « consistant ». Bien souvent, c’est d’ailleurs pour la légèreté des ballades de Robert Zimmerman qu’on l’admire dans un premier temps.

 

On pourrait disserter longtemps sur l’essence de la Littérature, l’essence de la Musique, on pourrait meubler de longues conversations pour essayer de déterminer où, précisément, concrètement, passe la frontière : mais ce qui est sûr, c’est que la beauté de chacune vient des résonances qu’elles s’adressent l’une l’autre, dans un dialogue subtil, fertile, inventif. La réponse flotte certainement dans le vent, et en attendant qu’on la saisisse, en un bond, à la volée; ce qu’on ne souhaite à personne tant les réponses à nos questions esthétiques risqueraient de désenchanter le monde de l’Art, le monde tout court ; en attendant qu’un philosophe ait commis ce crime-là, il y a un encouragement qu’on aimerait susurrer à ce vieil ami, tout penaud devant la scène emblématique où l’attend le Nobel, à se demander si oui-si-non, il mériterait cette distinction: Don’t Think Twice it’s all right.

 

 

 Cf1 – Notamment lors de sa participation à un rassemblement organisé par le SNCC, pour inciter la population noire des États du Sud à s’inscrire sur les listes électorales, ou, le 28 août 1963, à la Marche sur Washington, avec Joan Baez et bien d’autres, pour dénoncer l’inégalité des droits civiques subie par la population noire.

Cf 2-Blowin in the Wind de 1962 est l’archétype de la « protest song », filon qu’il continuera à exploiter avec  Masters of War, a Hard Rain’s A-Gonna Fall,  Hurricane, Maggie ‘s Farm, The Times they are Changing … 

Cf3 -Dès l’album, mi-acoustiue, mi-électrique, Bringing It All Back Home de 1965, avec le « Clapton américain» Mike Bloomfield.

 

Marion Lesimple

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