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KLARA LEWIS / PERFORMANCE(S) – ROCHER DE PALMER #LIVE REPORT @ JULIEN DUMEAU

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Jeudi dernier, dans le cadre des soirées « Performance(s) », le Rocher de Palmer recevait la jeune et talentueuse artiste suédoise, Klara Lewis. Ce genre d’évènement est plutôt rare et on ne peut que se féliciter de voir émerger de temps à autre de nouvelles structures comme l’association « 6click Culture » qui se trouve à l’initiative de ce nouveau rendez-vous, clairement en marge des propositions actuelles en matière de musique électronique.

Quelques lieux et associations ont vu le jour ces dernières années et ont également franchie le pas de la musique expérimentale : on pense à « Stereotop », « Organ’Phantom », l’ « Espace 29 », le « Laboratoire Bx » et autres acteurs de l’ombre qui œuvrent tant bien que mal pour la survie de cette culture alternative bordelaise.

Mais avant de vous parler de cette artiste très convoitée, je me dois d’écrire quelques lignes sur Julia Hanadi Al Abed et Anne Gillis qui étaient également à l’affiche de cette soirée 100% féminine.

Ancienne élève du Conservatoire de Bordeaux et membre du SCRIME (Studio de Création et de Recherche en Informatique et Musique Électroacoustique), Julia Hanadi Al Abed nous présente durant trente minutes une pièce dans la pure tradition acousmatique, avec des enregistrements live sous forme d’échantillons et de boucles répétitives provenant d’objets divers et variés. Plongé au cœur de ce que l’on appelle également « musique concrète », je fus pour ma part assez ravi par cette performance qui m’a immédiatement projeté dans l’imaginaire provoqué par ce tumulte où s’entremêlent les bruits d’une eau qui s’écoule, l’écho d’un bol tibétain, un larsen, un bruit de masse, des cliquetis provenant d’on ne sait où…

Six spots bleus éclairent délicatement la scène…

Quelques passages chantés, parlés, murmurés où la voix s’instrumentalise et se métamorphose comme autant de pièces que pourrait contenir ce puzzle musical qui prend forme à travers ces nombreuses déstructurations sonores.

Julia H. Al Abed manie cet art à la perfection et ouvre à merveille cette soirée…

Le rideau se ferme.

Après une courte pause, se présente à nous Anne Gillis. Très active durant les années 80, tour à tour plasticienne, musicienne, compositrice, cette artiste franco-anglaise, pluridisciplinaire est issue de la scène post-punk et industrielle qui déferla en Europe, plus particulièrement en France, et ici même, à l’époque des grandes heures de cette étrange culture où l’on se joue des codes et des tendances.

On a du mal à imaginer que Bordeaux fut l’une des capitales des musiques expérimentales et de la création avant-gardiste durant la seconde moitié des années 60 et pendant près de trente ans avec des personnalités comme Roger Lafosse, fondateur du festival « Sigma » et un certain André Lombardo qui créa à son tour « DMA2 » et le célèbre festival  « Divergences/Divisions » où nombres d’artistes inclassables se sont bousculés entre les murs de l’entrepôt Lainé que l’on connait désormais sous le nom de CAPC.

Anne Gillis faisait déjà parti de l’aventure et son retour en terre girondine pour la présentation de sa nouvelle pièce « Psaoarhtelle » est une petite révolution.

Le rideau s’ouvre et sur un fond blanc, six micros suspendus ont été installés, ainsi qu’un parapluie d’éclairage posé sur trépied, un peu comme dans un studio photo. Un autre de couleur jaune est resté sur le sol. Anne entre en scène, avec beaucoup d’élégance, et l’on devine rapidement les jeux d’ombres et la poésie japonisante qui l’accompagneront dans ses mouvements et dans chacun de ses déplacements.

Il y a beaucoup de délicatesse dans cette pièce et une certaine maturité pour Anne Gillis qui me fait étrangement penser à une Mary Poppins qui aurait soudainement troqué son sac à main contre un bâton de pluie, ondulant entre les micros et provoquant des sons post traités sur une musique enregistrée et modifiée par ses soins au fil de l’histoire qu’elle nous délivre, que l’on devine, qui se déroule comme un rêve d’où l’on se réveillera au bout de trente minutes et pas une de plus.

Le rideau se ferme à nouveau.

La salle 650 du Rocher et ses places assises bien clairsemées est plongée dans le noir…

Ce soir, le public bordelais brille par son absence : le vernissage de « Nobody knew you’re a dog », l’exposition de Romain Tardy (ANTIVJ) qui se déroule à la Base sous-marine est peut-être responsable mais pas seulement…

On entend souvent à tort que cet univers est élitiste, réservé à un auditoire averti, que cette musique ne peut être comprise que par une poignée d’intellos et même s’il est vrai que sa composition est effectivement plus proche de la recherche que de l’écriture en tant que telle, force est de constater que dans la réalité, comme bien souvent avec l’Art contemporain, il s’agit avant tout de sensibilité, de ressenti. Il faut savoir dépasser la notion de « compréhension » car il ne s’agit pas de comprendre mais de s’imprégner, et bien souvent pour cela il ne suffit pas simplement d’écouter, mais de vivre pleinement le moment: on parle alors de « deep listening ».

Le rideau s’ouvre à nouveau.

Pour seul éclairage, la projection sur un écran géant d’images indescriptibles et de formes ressemblant à des ondes provoquées par un signal sinusoïdal d’un autre temps, probablement du siècle prochain…

Klara Lewis est debout devant un enchevêtrement de câbles reliant ses machines, et sa musique rappelle ici ou là celle d’un Vladislav Delay ou d’un Fennesz. Elle pourrait convenir parfaitement pour les labels « ~scape », « Touch » ou encore « Raster-Noton », mais c’est pourtant sur le très prestigieux et exigeant label autrichien « Edition Mego » qu’elle sortira en 2014 et 2016 ses albums « Ett » et « Too », très acclamés par la critique.

Fille de Graham Lewis, bassiste du groupe post-punk « Wire », à peine âgée de 23 ans, cette musicienne suédoise associe les sons avec des images synchronisées et des extraits de films comme autant d’histoires aux ambiances sombres et mystérieuses, parfois dérangeantes.

Une atmosphère sortie tout droit d’un film de David Lynch qui nous entrainerait dans une sorte de transe hypnotique soutenu par des infrabasses caverneuses, et avec ce va-et-vient incessant, à la croisée de différent style de musique, Ambient, Drone, Field recording, Electronica où naissent par moment quelques rythmiques fantomatiques: on flirte avec le sublime.

Durant 45 minutes un certain nombre de titres seront enchainés en une seule pièce parmi lesquelles on reconnaitra quelques extraits des deux albums. Sortirons du lot : « View » et « beaming » ainsi que l’énigmatique « Untitled ».

Cette parenthèse expérimentale que fut ce premier volet des soirées Performance(s) s’achève soudainement sur un finish aux accents quasi Industriel et laisse l’assemblée subjuguée et pour ma part, abasourdi par ce que je viens de vivre.

Je me dis qu’il serait bon de voir et d’entendre plus souvent ce genre de prestations, de les promouvoir comme ce fut le cas ce soir en dehors de la Semaine Digitale, des festivals Nov’Art ou Evento qui nous ont certes, permis de recevoir Kangding Ray, Alva Noto, Ryoji Ikeda, et d’entendre le Modern Classical d’un Jóhann Jóhannsson mais pourquoi attendre ces grandes messes ??

En conclusion, j’aimerais souhaiter longue vie à l’association 6click Culture, qui devrait continuer sur sa lancée, en nous proposant une série d’événements dédiée aux performances, mixant musiques électroniques, arts numériques et spectacles vivants.

Je garde donc l’espoir de revivre à nouveau, une si intense et si belle expérience…

Julien Dumeau, Bordeaux, le 26.03.2017 

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