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LAURENT LERNER – EDITIONS DELIRIUM @ INTERVIEW ALAIN SALLES

Chroniques BD Non classé Webzine - Musiques en Live

C’est à l’occasion de la sortie du numéro 200 de l’Avis des bulles que j’ai demandé à Laurent Lerner, le boss de Delirium, maison d’édition plutôt familière de cette rubrique, de répondre à quelques questions. Vous trouverez ci dessous l’entretien dans sa totalité, qui, j’espère vous donnera un peu plus envie de suivre les différentes parutions d’un label indépendant loin de la banalité…

1. Pourriez vous rapidement nous présenter Delirium…le label bd de 360 media perspective ? le rôle de la maison d’édition Ca et Là ?

2. Les origines, d’où vient l’idée et les acteurs du projet ?

DELIRIUM était en effet à l’origine le label de BD de 360 Media Perspective, société que j’ai créée en 2011 afin de poursuivre mon activité éditoriale en indépendant, après avoir travaillé de nombreuses années en télévision, à la programmation ou aux achats de programmes. Ce sont finalement des activités assez proches par bien des aspects, mais sans la liberté que l’on peut avoir dans la bande dessinée !

A l’origine, je souhaitais aller chercher des contenus – voire même idéalement en produire – quels que soient les supports, ce qui incluait donc le support papier. J’avais en tête une œuvre en particulier, « La Grande Guerre de Charlie » que je souhaitais faire découvrir aux lecteurs francophones. Tout est parti de là.

N’ayant aucune expérience de l’édition, j’en ai parlé à Serge Ewenczyk, le fondateur des « Editions ça et là », qui a été le premier à croire en ce projet et qui m’a aidé dès le départ à me lancer dans cette activité, totalement, sans aucune hésitation, là où la plupart ne me conseillaient que de laisser tomber ! Sans lui, on peut le dire, je serais sûrement encore aujourd’hui à me demander comment faire ce premier livre, et il m’a permis de le publier avant même que Delirium soit complètement créé sur le plan administratif. C’était donc un label, qui est en train de devenir aujourd’hui une maison d’édition, en fin de compte.

« LA Grande Guerre de Charlie » a tout de suite trouvé un lectorat et une visibilité avec notamment une sélection d’entrée au festival d’Angoulême et a permis de lancer Delirium. De mon côté, j’y ai pris un plaisir immense et savouré totalement cette liberté nouvelle, et j’ai été amené assez naturellement à m’y consacrer de plus en plus, malgré certains sacrifices évidents. Bref, du coup, j’ai continué, toujours avec Serge qui m’a soutenu jusqu’à ce que je sois capable de poursuivre seul, avant qu’il retourne se consacrer entièrement aux « Editions ça et là » qui lui prennent tout son temps.

3. Adapter les classiques de la bande dessinée britannique, pour démarrer, ça paraît un pari assez osé. En tout cas, plus que les titres phares de la Warren et les auteurs phares (Corben, Wrightson…) qui y ont travaillé. Pourquoi pas le contraire ?

Oui, et non ! Quand on fait une activité de ce type, on doit avoir des convictions, ce qui va souvent à l’inverse du fonctionnement habituel dans les grosses structures, où la prise de décision éditoriale s’appuie trop souvent aujourd’hui sur des considérations marketing, des études (de marché, de lectorat, d’audiences, etc.), ou sur l’exploitation de « franchises » déjà identifiées et ayant démontré leurs capacités consensuelles. Si ce sont des paramètres incontestablement utiles, ce ne sont et ne seront jamais les seuls paramètres à prendre en considération. L’éditorial est un domaine qui doit marcher avec ces paramètres, mais c’est celui qui donne précisément une identité propre à ce type d’activités. « La Grande Guerre de Charlie » est typiquement une série en laquelle personne ne croyait, et que des « études » auraient rejeté. Sur le plan éditorial, cette liberté est celle que j’ai toujours recherchée. Elle n’a jamais garanti le succès ni l’échec, pas plus que le marketing où les études. Enfin, il faut tout de même relativiser quelque peu ces propos : l’enjeu d’un label tel que DELIRIUM, n’est pas non plus de faire du mass media, ce qui relativise aussi de facto ces enjeux et donne aussi cette liberté éditoriale. Le but est plutôt de trouver le lectorat qui aimera ce type de livres et qui aura aussi le gout de l’objet qu’ils auront entre les mains.

Après, quant aux choix des titres du catalogue, ce sont souvent des titres qui, parmi un foisonnement d’oeuvres produites ou déjà disponibles en patrimoine, ne semblaient pas intéresser qui que ce soit. L’enjeu et le plaisir de cette activité est de chercher, d’être curieux de choses que l’on estime mériter être redécouvertes et partagées, et qui ont cette capacité à aller toucher du monde. Que ce soit en tv ou en ciné, ou dans la BD, c’est pareil, au-delà du support, seule change l’échelle de la population accessible, et il faut toujours trouver dans tous les cas le point d’équilibre qui rend cette ambition viable.

4. Est ce que vous avez beaucoup de retour sur la perception des critiques mais aussi du public ? Les titres du catalogue qui ont le mieux marché ?

De plus en plus, oui, ce qui fait extrêmement plaisir ! Que ce soit en presse ou chez les libraires ou encore directement de la part des lecteurs. Les bons retours récompensent cette activité et font qu’elle vaut le coup, que l’on partage effectivement des choses qui nous semblent intéressantes et qui rencontrent effectivement une adhésion ou créent une relation de confiance avec ceux qui sont à la recherche de nouvelles choses à découvrir.

Ils montrent qu’il y a de la place pour les éditeurs indépendants, à côté des gros acteurs de la BD, et que les lecteurs sont aussi demandeurs de ce type d’éditions et apprécient de se voir proposer des choses qui proviennent d’ailleurs que l’industrie lourde. C’est toujours une question de proportions, mais ils sont bien là.

Tous les titres ont marché à ce jour. En premier lieu « la Grande Guerre de Charlie », dont j’ai pu publier l’intégralité en 10 volumes, et dont le 4ème tirage du premier tome est déjà à son tour quasiment épuisé ! Pas mal pour une série classique de 40 ans, anglaise, en noir et blanc, et inconnue ici, non ? Idem pour les anthologies Creepy (dont on travaille actuellement sur un volume 3), Eerie ou Vampirella.

Les livres de Richard Corben, que l’on connaissait déjà en France, se vendent aussi très bien, ce qui est à mon sens normal pour un auteur aussi merveilleux, salué par tous les grands de la profession de Moebius à Druillet, jusqu’à Riad Sattouf ou d’autres grandes stars actuelles de la BD ! Ce qui me surprend toujours, rétrospectivement, est d’ailleurs qu’un tel auteur n’ait pas intéressé d’autres éditeurs, et que plus personne ne publiait ces œuvres au début des années 2010, en dehors de ses rares livres « mainstream » du catalogue Marvel ou DC que l’on voit régulièrement resurgir, alors qu’ils sont loin d’être ses meilleurs !

Des coups de cœur comme OINK ont aussi très bien marché…

5. Puisque le Judge fait maintenant parti du catalogue, envisagez vous d’en publier beaucoup ? car il y en a beaucoup…D’autres titres issus de Grande Bretagne ?

Ah oui, tout à fait, il y a des merveilles dans la bande dessinée britannique que l’on ignore en France, surtout parce que la culture de la BD outre-manche est très différente de la nôtre. Mais petit à petit, on la redécouvre, grâce à ces titres, déjà publiés, et d’autres à venir, mais aussi grâce à tous les auteurs lancés en Grande-Bretagne qui sont devenus des stars aux Etats-Unis (Alan Moore, Garth Ennis, Grant Morrison, Brian Bolland, Kevin O’Neil, Steve Dillon et tant d’autres…) et qui sont connus désormais ici aussi.

Judge Dredd est encore un cas à part. Ce n’est pas un personnage inconnu, c’est pire que ça : c’est un personnage mal connu et pour de mauvaises raisons ! A l’origine, c’est un personnage créé à l’aube de l’ère Thatcher, par John WAGNER et Carlos EZQUERRA, dont les histoires ont été publiées dans un magazine que des jeunes auteurs rebelles ont lancé pour s’éclater et aller là où le marché UK ne s’aventurait pas du tout : la science-fiction la plus débridée et délirante, souvent politiquement incorrecte et violemment satirique. Ce magazine, 2000 AD, est toujours publié à ce jour et cartonne même de nouveau aujourd’hui, avec Judge Dredd qui est sa création la plus emblématique.

Mais c’est un réel enjeu, doublé d’un réel plaisir, que de s’attaquer à un tel personnage, dont il faut littéralement « dépolluer » l’image, massacrée par le blockbuster lamentable avec Stallone qui a au passage failli « tuer » la série. Mais, toujours aussi politiquement incorrecte, avec un univers incroyablement riche de possibilités (SF pure et dure, polar noir, politique-fiction, comédie satirique) il est d’ailleurs assez fascinant de voir à quel point Judge Dredd et son univers sont maîtrisés aujourd’hui par ses créateurs qui continuent régulièrement à en proposer de nouvelles histoires et qui mettent toujours autant le doigt là où ça fait mal.

Parmi les autres titres britanniques, je vais évidemment continuer à publier EXECUTEUR, autre série exceptionnelle également parue dans les pages de 2000 AD et scénarisée par John WAGNER, qui est décidément un immense auteur et l’un des plus grands depuis plus de 40 ans à avoir œuvré de l’autre côté de la Manche. Cette série, un thriller qui m’évoque immanquablement l’esprit des films de Sam Peckinpah, est en plus merveilleusement illustrée par Arthur RANSON, un dessinateur qui produit peu, mais que c’est beau ! D’autres merveilles à venir, telles que MONSTER (série créée par Alan MOORE, inédite et reprise par… John Wagner !), un premier recueil d’histoires tirées de MISTY, un autre magazine qui publiait des histoires fantastiques ou d’horreur pour filles !!! (mais que beaucoup de garçons lisaient, évidemment !). Encore une exploration éditoriale extrêmement stimulante. Et d’autres, mais on ne va pas tout dévoiler maintenant…

 

6. Les introductions, les postfaces, les traductions…que des noms prestigieux ! qui s’accompagnent de qualités. C’est facile d’avoir une introduction de Garth Ennis et une traduction de Doug Headline ?

Ce travail éditorial fait partie du plaisir à créer l’objet que nous aurons entre les mains. Qu’il soit beau, riche, et tout en restant accessible, qu’il offre non seulement des contenus de qualité mais aussi des ouvertures ailleurs : cinéma, littérature, autres titres de BD ou auteurs. Ces contenus additionnels ont pour but de toujours donner envie d’en découvrir plus. C’est ainsi qu’on rentre dans la transmission et que l’on crée des liens avec les lecteurs.

Ca ne marche pas à tous les coups et ça demande du temps et du travail en plus, évidemment. Mais quand on y arrive, c’est un régal. Pour une tentative qui aboutit, pas mal échouent.

L’interview que nous avons faite ensemble avec Richard Corben par exemple, en introduction de « Esprits des Morts », est emblématique de ce travail à mes yeux. Pouvoir entrer en contact avec lui et créer une passerelle entre lui et les lecteurs était franchement inespéré, car il refuse tout contact.

Ou encore, travailler avec Doug Headline, par exemple est un plaisir constant. Il est né et a grandi dans ces environnements, passionné de films, de BD, de littérature de genre… Il se régale sur ces titres, il y est à l’aise comme un poisson dans l’eau, et ce plaisir qu’il éprouve se communique immédiatement dans les ouvrages sur lesquels il travaille. Et on parle toujours d’autres choses qui nous feraient encore rêver, toutes n’étant bien sûr pas possibles, malheureusement… Idem pour François Truchaud, qui traduit les autres livres de Corben. Les amateurs le connaissent pour les merveilleuses éditions NéO qui paraissaient dans les années 1980, et qui ont permis à beaucoup de lecteurs, auteurs, éditeurs et même traducteurs, et dont je fais partie, de découvrir les œuvres de grands auteurs fantastiques publiés dans les pulps comme Robert E. Howard, le créateur de Conan le Barbare, que l’on redécouvre enfin pleinement aujourd’hui, Clark Ashton Smith, Rider Haggard et tant d’autres. Et qui ont évidemment inspiré et nourri Corben lui-même.

7. L’avenir de Delirium ? en terme d’éditions ? d’autres inattendus comme Oink ? Des collaborations ??

Continuer à aller chercher des titres qui méritent d’être (re-)découverts et partagés. Continuer à explorer des chemins éditoriaux improbables parmi les classiques patrimoniaux oubliés, comme MISTY, ou des ovnis comme OINK. Le prochain sera notamment signé JOE LANSDALE, l’immense auteur de romans policiers ou d’horreur, l’un des grands aux Etats-Unis qui commence enfin à être reconnu chez nous. Ce titre, une histoire complète intitulée STEAM MAN, paraîtra en Mai prochain et c’est une histoire complètement barrée, mélangeant une création tirée d’un roman fantastique américain de la fin du XIX siècle, avec les créations de H.G. Wells, et qui bascule dans l’horreur complètement vrillée de Joe Lansdale. Et il y aura encore une petite exclusivité dans ce livre qui fera plaisir aux amateurs.

La suite de Judge Dredd, bien sûr, avec un nouveau recueil d’histoires inédites en Avril, intitulé « Démocratie ! » (ça tombe bien…). Et le deuxième volume des classiques, avec les épisodes censurés interdits de publication depuis près de quarante ans, et que l’on n’a évidemment jamais vus en France. Et d’autres titres encore, bien sûr, tels que le dernier volume de JOHNNY RED illustré par le merveilleux et regretté Joe COLQUHOUN, dont nous avons apprécié l’immense talent de dessinateur dans « La Grande Guerre de Charlie ». Le prochain volume des anthologies de CREEPY, très demandé … Bref que des belles choses.

8. Le mot de la fin…

Vous l’avez remarqué, un mot revient souvent : le plaisir ! Se faire plaisir avec DELIRIUM, et le partager. Rêvons encore à toutes ces merveilles qui attendent d’être publiées dans les années à venir !

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